los pomaks “de“ Grecia, minorķa dentro de la minorķa

Osservatorio Balcani e Caucaso, courrierdesbalkans

Grèce : les Pomaks de Thrace occidentale, une minorité en recherche d’identité

Traduit par Mandi Gueguen

Publié dans la presse : 3 juin 2010
Mise en ligne : mardi 6 juillet 2010
 
 
« Minorité dans la minorité », les Pomaks de Grèce ont du mal à définir leur identité spécifique au sein de la minorité « turque ». Durant longtemps, leur région était une zone interdite d’accès, mais les liens se retissent peu à peu avec la Bulgarie voisine. Tanya Mangalakova nous emmène en voyage à travers les villages pomaks de Thrace occidentale, à la rencontre d’une communauté peu connue, celle des Musulmans slaves de Grèce.

Par Tanya Mangalakova

« A Skecha, nous sommes ’nashi’, et nous parlons en pomak ». J’ai connu Husnia dans le bus qui de la ville de Xanthi, chef-lieu de la préfecture homonyme de la Thrace Occidentale, en Grèce, une région étroite entre la Mer Egée et les monts Rodopi, nous amène aux portes de son pays natal, Thermes.

Husnia rentre chez elle pour la fête d’Ederles, le 6 mai, qui signe la fin de l’hiver et le début de la belle saison. C’est justement dans la localité thermale de Thermes (Ladzha pour les habitants musulmans locaux), à quelque 10 km de la frontière avec la Bulgarie, que se tient une des plus grandes fêtes organisées à cette occasion. « Skecha », est le nom que donne la population locale à Xanthi, lorsqu’elle n’utilise pas la vieille appellation turque d’« Iskece ».

Les Pomaks sont une communauté fermée, qui vit dans les villages périphériques des préfectures de Xanthi, Komotini et Evros, villages dont la dénomination n’apparaît sur aucune carte officielle grecque. Ils parlent le dialecte « nash » (le nôtre), membre de la même famille linguistique que les dialectes bulgares des Rhodopes.

La tradition d’Ederlez est très vivante à Thermes. Dans de très grands restaurants, on cuit l’agneau à la broche et on chante en trois langues : bulgare, grec et turque. Le banquet le plus riche est préparé par l’Union pomak pan-grecque, et est égayé par les musiciens d’un groupe folklorique très connu originaire d’un village de Vievo, en Bulgarie.

Ahmet Imam, un des leaders de la communauté, soutient que près de 80.000 Pomaks vivent actuellement en Grèce. Ils parlent un dialecte spécifique et conservent une identité culturelle partagée avec les habitants du versant bulgare des monts Rhodopes.

En Grèce, le dialecte local n’est pas enseigné dans le système scolaire ordinaire, mais il se transmet de génération en génération dans les familles des Slaves musulmans de la région. Depuis 1998, une association culturelle pomak publie la revue Zagalisa, ce qui signifie « nous nous aimons » en dialecte local.

Avant le début du repas organisé par l’Union, le sponsor de l’événement arrive en hélicoptère. Il s’agit du riche homme d’affaire grec Prodromos Emfiyecioglu, membre honoraire de l’organisation.

Dans le bistrot voisin, on chante en grec. Dans le local attenant, on chante en turc. Dans cette cacophonie musicale, on peut entrevoir l’ensemble d’aspirations et de tendances qui signent la compétition pour l’âme de cette petite minorité périphérique, suspendue entre l’identité pomak/bulgare, l’identité grecque et l’identité turque.

La tradition d’Ederlez veut que le matin on prenne un bain dans des eaux agrémentées de nombreuses feuilles de géranium (le « zdravetz » en bulgare, plante à laquelle ils reconnaissent de grandes qualités curatives). De nombreux Pomaks ont fait le déplacement depuis la Bulgarie pour faire la fête à Thermes, cette année.

Dans une des sources thermales, les femmes du village musulman de Nedelino et d’autres femmes des environs prennent le bain ensemble et discutent tranquillement sans avoir besoin d’interprètes. « Nous faisons partie du même peuple. « A Ladzhata et à Shein [Echinos en grec, village fort peuplé aux portes de Xanthi], ils parlent comme nous », me confie Nasibinka de Nedelino.

Pour Ederlez, à Thermes, on se pare de ses plus beaux atours, les filles les plus élégantes viennent du village de Glafki (ou Gechebunar, 2.000 habitants), couvertes de voiles de soie aux couleurs éclatantes, typiques de la tradition pomak. Ali Rongo, musicien de Glafki, définit ainsi l’identité des musulmans de Xanthi/Skecha : « Nous ne sommes pas Turcs. Nous sommes musulmans et nous nous comprenons avec les gens de Bulgarie, de Shiroka Laka et de Smolyan (villes des Rhodopes bulgares). Nous avons beaucoup de mots en commun ».

Une frontière qui commence à s’ouvrir

L’accès à ces villages isolés, un rayon de 30 km de la frontière, était très difficile pour les étrangers jusqu’à la fin de 1995. Avec l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, la population musulmane des deux côtés de la frontière a pu communiquer de nouveau et (re)faire connaissance. Un autre pas en avant a été franchi le 15 janvier 2010, lorsque les Premiers ministres de Bulgarie et de Grèce ont inauguré le nouveau passage de frontière de Zlatograd-Thermes.

La ville de Zlatograd, qui se trouve à seulement dix minutes de la frontière, est rapidement devenue une destination de shopping pour les habitants originaires des régions de Xanthi, Drama et Kavala, vu les prix plus accessibles des boutiques en Bulgarie.

Selon Aleksandar Mitushev, aubergiste et propriétaire d’un complexe ethnographique privé à Zlatograd, l’ouverture du nouveau passage de frontière aidera le développement du tourisme culturel et ravivera les vieux liens entre la Bulgarie et la Grèce. Dans les environs, on a aussi restauré d’anciennes maisons du XIXème siècle appartenant aux commerçants locaux, qui descendaient vers le port sur l’Egée pour transporter ensuite les marchandises vers les ensuite avec des caravanes de chameaux.


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Selon Aleksandar Mitushev, la population pomak en Grèce représente un pont parmi celle-ci et la Bulgarie. « Ils sont Bulgares musulmans, pomaks. Ces populations ont vécu dans l’isolement, on les appelle Pomaks en Grèce et ils ont été très influencés par la Turquie… Beaucoup d’entre eux ont fait leurs études en Turquie justement, et les jeunes comprennent mieux le turc que le bulgare ».

Les Pomaks de Xanthi/Skecha parlent aussi bien le grec que le pomak, alors que ceux de la région de Komotini parlent grec et turc et ont presque oublié le pomak. Selon Zafeirios Mekos, avocat de Komotini et expert de la minorité musulmane en Thrace occidentale, c’est aussi à cause de la pression de la Turquie que tous les musulmans de la région sont considérés comme Turcs. Selon Zafeirios Mekos, la composante turque utilise cette fête pour éloigner les Pomaks des Chrétiens. Celui-ci soutient qu’environ 35.000 Pomaks vivent actuellement dans la Thrace grecque. « Les Pomaks tiennent à leur identité particulière. Ils sont sunnites, quelques communautés de ‘kazalbashi’ vivent cependant dans certains villages proches de la frontière turque. Il s’agit de musulmans mystiques qui boivent du vin et dont les femmes sont plus libérées et ne sont pas tenues de porter le voile. Les ‘kazalbashi’ respectent quelques traditions chrétiennes, par exemple ils font le signe de la croix quand ils coupent le pain ».

À Iasmos, petite ville de 5.000 personnes juchée au flanc des montages qui trônent entre Komotini et Xanthi, appelée aussi « Yasyu Kyoi » par les habitants locaux de religion musulmane, vivent deux communautés, des Grecs et et des Pomaks, qui tirent leurs principales sources de revenus de l’élevage et de la culture du tabac.

Dans cette région, le dialecte pomak a presque disparu. Myumyun s’occupe de l’élevage, il est né à la frontière avec la Bulgarie, dans le village de Kaloticho (« Ugurli » en dialecte pomak). Myumyun entonne une chanson très connue des Rhodopes, « Bela sam, bela yunache ». Ayshe, 80 ans, née elle aussi à Ugurli, raconte qu’à l’arrivée de la famille à Iasmos, ils ne parlaient que pomak et grecque et n’ont appris le turc que par la suite.

Ayshe est la guérisseuse du village et connait tous les rituels anciens utilisés pour éloigner le mauvais œil. Quand je l’ai priée de me chanter quelque vieille chanson, elle ne s’est souvenue que de chansons en turc. Les chansons en pomak, qu’elle ne chante plus depuis de très nombreuses années, sont oubliées.

A Organi, village de la région de Komotini, le maire, Mehmet Eminoglu, m’explique que sur onze villages pomaks de la municipalité, on ne parle plus le vieux dialecte que dans celui de Mirtiski. Les jeunes oublient la langue, seuls les anciens sont en mesure de chanter des chansons traditionnelles. « A l’école élémentaire on étudie en grec et en turc. Ici, en Grèce, le gouvernement soutient qu’il s’agit d’une population turque, devant la crainte que la Bulgarie n’avance des prétentions sur ces minorités ».

Selon le maire, la minorité pomak ressemble à une pomme coupée en deux moitiés par les monts Rhodopes : chaque village en Grèce a sont jumeau en Bulgarie. « Nous sommes des citoyens européens, des citoyens grecs, d’origine ottomane ou turque, c’est ainsi que se sentent la plupart d’entre nous », raconte le maire. « Je comprends le bulgare, mais je ne sais pas l’écrire. Quand un enfant nait dans une de nos maisons, cependant, la première langue qu’il apprend est le pomak ».

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