´Minorités en Macédoine: pour avoir un emploi public, il faut la carte du parti´, Katarina Neskova

Nova Makedonija/courrierdesbalkans

Minorités en Macédoine: pour avoir un emploi public, il faut la carte du parti

Traduit par Jaklina Naumovski
Publié dans la presse : 17 octobre 2011
Mise en ligne : vendredi 21 octobre 2011
 
Il y a dix ans, les accords d’Ohrid prévoyaient des mécanismes régissant l’accession des membres des minorités nationales aux emplois publics, mais ils ont été dévoyés : ces postes sont réservés aux Albanais - tant pis pour les Turcs, les Rroms ou toutes les autres minorités - et surtout pour les Albanais qui ont la carte du « bon » parti... Le système est d’autant plus pervers que beaucoup de fonctionnaires embauchés sur critères politiques ne vont même pas au travail.

Par Katarina Neskova

Les principes constitutionnels et internationaux sur l’égalité des chance face à l’emploi supposent que personne ne puisse être exclu en raison de sa race, de sa couleur de peau, de son sexe, de sa religion, de son âge, de son origine ou de n’importe quel autre critère : il faudra certainement attendre encore longtemps pour qu’une telle règle soit effectivement respectée en Macédoine.


Retrouvez notre dossier :
Dix ans après les accords d’Ohrid : la Macédoine va-t-elle mieux ? 


Il y a dix ans, les accords-cadre d’Ohrid ont coloré notre réalité avec le principe nouveau d’une représentation équitable des différentes communautés ethniques. Bruxelles a eu le courage de décompter le nombre d’employés embauchés au titre des accords cadres dans l’administration publique - ceux qui ont un poste et un bureau, mais aussi ceux qui restent chez eux tout en touchant un salaire.

La Commission européenne a clairement indiqué que la Macédoine n’avait plus de problème avec la représentation équitable, car on trouve désormais dans les administrations publiques 30% de fonctionnaires issus des minorités ethniques. Par contre, dans son dernier rapport, Bruxelles recommande de se focaliser sur l’amélioration de la qualité des cadres embauchés. De même, dans la mesure du possible, il faudrait que ces embauches préférentielles ne concernent pas seulement les Albanais. De février à septembre de cette année, 1.600 nouveaux fonctionnaires issus des minorités ont été embauchés – par la force des choses, certains employés des accords-cadre deviennent un beau jour des retraités des accords-cadre.

Ces embauches privilégiées, au nom des accords-cadre, étaient assurément nécessaires, surtout dans les premières années de l’après-conflit. Malheureusement, il est clair que les embauches au nom de l’appartenance ethnique se sont, dès le départ, transformées en une vulgaire course aux 25% [1].

Les Albanais... et les autres ?

En effet, toutes les annonces d’offre d’emploi au nom du principe de la représentation équitable, ont été rédigées et perçues comme des offres concernant spécifiquement des Albanais - il y a bien quelques postes proposés aux Turcs, Roms, Serbes, Bosniaques et autres Valaques, mais c’est juste pour la forme...

De plus, ce type d’embauche ne veut pas dire un emploi pour n’importe quel Albanais - ou plutôt n’importe quel Albanais compétent - mais seulement pour les Albanais - pas forcément compétents - qui possèdent la bonne carte du parti. La carte du BDI ou celle du PDSh, voire même, désormais, celle des autres partis albanais : tous les partis se vantent désormais d’avoir garanti le plus grand nombre d’embauches quand ils étaient au pouvoir...

Voici comment le principe des accords d’Ohrid a été détourné. Au prétexte de lutter contre les discriminations, on a créé un mécanisme par lequel les élites politiques défendent leurs propres intérêts et ceux de leur parti - que le parti ait été au pouvoir ou dans l’opposition, au parlement ou dans la montagne durant le conflit de 2001. Au lieu de garantir une bonne coexistence entre les communautés, ces mécanismes garantissent donc un bon partage du gâteau « multiethnique » entre les différents partis.

Toutefois, alors que les partis se jettent sur la proie électorale, les citoyens albanais sont de plus en plus mécontents de voir comment évolue ce système d’embauche. En conséquence de cette mainmise toujours plus grande des partis sur l’administration publique, les candidats qui ont les qualifications et les diplômes requis sont recalés aux portes des institutions de l’État. Les candidats qui n’ont pas la carte du parti ne tirent aucun avantage de leur appartenance ethnique.

Emplois fictifs, réel déficit public

Le second problème est qu’il est impossible d’avoir de nouvelles embauches dans les institutions publiques si les conditions de base pour un poste ne sont pas remplies - à savoir un bureau, du matériel et tout simplement le besoin de ce poste. Or, beaucoup de fonctionnaires occupent des postes qui ne remplissent pas ces conditions de base. Près de 2000 citoyens ont un CDI en qualité de fonctionnaire, employés par le gouvernement, mais ils ne vont pas au travail. Bien évidemment, ils touchent un salaire, ont une couverture sociale et leurs années de cotisation pour la retraite sont comptabilisées.

Entre 8h30 et 16h30 – horaire de travail de l’administration publique - ils occupent leur temps à leur guise. C’est ainsi que les employés des accords cadres apportent leur contribution au pays. Et c’est ainsi que l’on se retrouve dans une situation où le gouvernement dépense près de 10 millions d’euros pour ces employés - une partie pour ceux qui ne sont pas qualifiés, une autre pour ceux qui restent à la maison... Les autres citoyens sont bien en droit de penser que les fonctionnaires sont d’énormes fumistes.

Et c’est à partir d’une telle situation qu’a germée l’idée de « faire fondre la réserve des 1600 emplois cadres », en créant de nouveaux postes pour faire suite à la réforme de l’administration. Créer sans cesse de nouveaux emplois dans l’administration publique est pourtant une option bien périlleuse : c’est cela, combiné à une gestion sans perspective, qui a conduit la Grèce à la banqueroute.

À propos des chiffres, des statistiques, et alors que le recensement vient de tomber à l’eau (lire notre article « Annulation du recensement en Macédoine : un pays coupé en deux ? »), les experts soulignent de plus en plus ouvertement que le principe de représentation équitable ne suppose pas forcément des quotas fixés à l’avance et immuables.

Cependant, il est désespérant de voir que personne dans le pays n’est capable de dire combien d’Albanais, de Turcs, de Serbes, de Rroms ou de Bosniaques recevront un salaire émanant du budget public, tout simplement parce qu’on ne sait pas combien il y a de Macédoniens employés dans l’administration publique.

Cette réalité ne peut pas être masquée par les déclarations démagogiques du vice-ministre en charge de l’application des accords cadre d’Ohrid, Musa Xhaferi, qui clame qu’il manque encore d’embauches cadres « pour garantir la paix ethnique dans le pays » - ni par celles, plus technocratiques, du ministre des Sciences, de la communication et de l’administration, Ivo Ivanovski, qui assure que « dès l’an prochain, nous aurons un nouveau modèle de notation de l’administration, un modèle basé sur les compétences, un modèle à 360° d’évaluation, un modèle de vérification horizontale et verticale »...

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[1] Les accords cadre prévoient une représentation des minorités ethniques dans l’administration correspondant à leur pourcentage officiel dans la population, d’où ce chiffre correspondant au pourcentage de la population albanaise recensée en 2002