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Osservatorio Balcani e Caucaso/courrierdesbalkans

Minorités: les Gagaouzes de Bulgarie, un peuple en voie de disparition

traduit par Béranger Dominici
Publié dans la presse : 15 novembre 2011
Mise en ligne : mercredi 14 décembre 2011
Les Gagaouzes sont un peuple turcophone à l’histoire bien peu connue. Leur présence s’étend sur plusieurs pays d’Europe orientale – notamment en Moldavie, qui est leur principal foyer de peuplement. En Bulgarie, les Gagaouzes forment une minorité ethnique en voie de disparition, même si certaines théories affirment l’origine bulgare des Gagaouzes. Rencontre avec Vassili Selemet, pope gagaouze bulgare.

Par Tanya Mangalakova

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Vassili Selemet

Vassili Selemet est le pope de l’église de l’Ascension-de-la-Mère-de-Dieu à Kavarna, une ville située sur la côte de la mer Noire, non loin de la frontière roumaine. Il appartient à la minorité bulgare de Bessarabie, d’où il est arrivé ici peu après la chute du mur de Berlin. Toutefois, quand il s’est installé ici, il y a une vingtaine d’années, il ne parlait pas bulgare : sa langue maternelle est le gagaouze, une langue turque. En effet, les Gagaouzes sont un groupe culturel turcophone de religion orthodoxe, qui a massivement migré de l’Empire ottoman vers la Moldavie et l’Ukraine au début du XIXe siècle, à la faveur d’échanges de population avec l’Empire russe.

Les Gagaouzes sont présents en Roumanie, en Grèce et en Bulgarie, mais c’est en Moldavie que la communauté demeure la plus nombreuse : ainsi, la République de Moldavie a créé en 1994 le district autonome de Gagaouzie (Gagauz Yeri), où vivent quelque 150.000 d’entre eux (soit 87% de l’ensemble de la communauté) sur un territoire de 1.800 m². En Gagaouzie, le moldave, le gagaouze et le russe sont langues officielles ; le bulgare, quant à lui, a le statut de langue locale, et il est enseigné dans les écoles.

En Bulgarie, les Gagaouzes ne représentent qu’une petite minorité, qui vit concentrée dans les régions nord-orientales du pays et dans l’oblast de Yambol, au Sud-Est. « Les hommes et les femmes politiques bulgares se rendent souvent en Bessarabie, dans les villages peuplés par la minorité bulgare, mais on ne les voit pas dans les villages gagaouzes. De fait, nous sommes divisés entre Bulgares et Gagaouzes. Pourtant, ethniquement parlant, nous sommes tous Bulgares » explique Vassili Selemet en introduction à notre entretien.

Osservatorio sui Balcani e Caucaso : Comment définiriez-vous l’identité de la communauté gagaouze ? Deux principaux éléments peuvent être relevés pour caractériser notre communauté : la religion orthodoxe et la langue gagaouze. J’ajoute que les gens de ma génération savent que nos racines sont en Bulgarie. Les Gagaouzes font partie intégrante de l’ethnos bulgare. En Bulgarie, il existe de nombreux groupes ethniques, mais il me semble que notre communauté est particulièrement marginalisée dans l’espace public. En effet, on n’entend pas nos chansons à la radio ou à la télévision. Pour relativiser mon propos, je dois admettre qu’une danse traditionnelle gagaouze a été présentée au festival de la jeunesse de Kavarna – un horo, connu sous le nom de horo de Varna.

Vassili Selemet (V.S.) :


Un livre à découvrir :
 Voyage au pays des Gagaouzes
Par Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety
Editions Cartouche, Paris, 2007, 143 pages, 10 euros
 


OsBC : Pourquoi n’y a-t-il pas, en Bulgarie, d’associations dédiées à la préservation et à la promotion de la culture gagaouze ? Je me demande même si viendra le jour où nous aurons enfin un centre culturel gagaouze à Sofia... Cela dit, l’absence d’une telle institution ou d’associations culturelles vient aussi du manque de volonté de la communauté. En effet, beaucoup de Gagaouzes refusent de s’identifier comme tels, et ce depuis l’époque du « communisme » : ils ne veulent pas être inclus dans une minorité contre laquelle il existe encore de nombreux préjugés et, par conséquent, ils cherchent à s’assimiler à la culture bulgare –jusqu’à devenir plus nationalistes que les Bulgares eux-mêmes. Quand je suis arrivé à Sofia pour faire mes études, dans les années 1990, j’ai assisté par hasard à un repas entre Gagaouzes. Ce soir-là, un professeur issu de la communauté gagaouze d’un village proche de Varna, soutenait qu’il n’y avait pas de folklore gagaouze, que nos chansons étaient une vague traduction de chansons traditionnelles bulgares, que nos danses étaient des danses bulgares, etc. Et ce professeur prétendait parler au nom de toute la communauté ! Je lui ai donc suggéré d’aller explorer la Bessarabie, ou bien l’Asie centrale, où les communautés sont encore très vivantes sur le plan culturel.

V.S. :

OsBC : Qu’est-ce qui caractérise les Gagaouzes de Bulgarie ? Entretiennent-ils leurs traditions ? Comme je vous le disais, notre culture est ici en voie d’extinction. Peu d’activités de promotion de la culture gagaouze sont organisées ; et parce que, quand bien même certaines voient le jour, elles paraissent artificielles… Parmi la nouvelle génération, beaucoup ont perdu leur langue maternelle : le processus naturel de transmission de la langue gagaouze a été interrompu en Bulgarie. À l’inverse, en Bessarabie moldave, où existe une masse compacte de villages gagaouzes, il est fait un usage quotidien de la langue gagaouze, aussi bien à la maison qu’à l’école. Chose inconcevable en Bulgarie ! Certains comprennent un peu la langue, mais il n’y a plus de véritable locuteur… J’avais commencé à parler en gagaouze avec mon fils, quelques mois avant qu’il n’intègre l’école. Quand j’ai constaté que ses camarades se moquaient de lui, j’ai dû passer du gagaouze au bulgare…

V. S. :

OsBC : quels relations existe-t-il entre les Gagaouzes de Bulgarie et ceux de Moldavie ? Le folklore et la langue gagaouzes sont encore bien vivants en Moldavie. C’est pourquoi je voudrais que les communications déjà établies perdurent et se renforcent. En 2006, a eu lieu le premier Congrès gagaouze, à Comrat, la capitale de la Gagaouzie. La communauté la plus nombreuse, après la communauté moldave, était la communauté bulgare. Les rencontres et les voyages avec les Gagaouzes de Moldavie sont une occasion unique pour les Gagaouzes de Bulgarie de découvrir leur propre culture comme une culture vivante.

V.S. :

OsBC : Existe-t-il un processus de « turcisation » des Gagaouzes ? Les délégués au Congrès scientifique de Comrat de 1993 ont participé à un débat sur la question de savoir si le gagaouze fait partie des langues turciques. La question se pose réellement car, si le gagaouze est classé parmi les langues turques – et plus précisément parmi les langues oghouzes avec le turc, l’azéri et le turkmène –, il n’a en réalité que peu de choses à voir avec le turc. À la différence des autres langues turques d’Asie centrale, tant la grammaire que le vocabulaire de notre langue ne sont pas turcs. Suite à l’effondrement de l’Union soviétique, beaucoup de professeurs venus de Turquie sont venu chez nous prêcher le panturquisme. Leur projet était d’imposer aux Gagaouzes la langue et la culture turques. Ainsi, je me souviens que certains sont venus dans notre village de Bessarabie en nous disant qu’avant d’adopter la religion orthodoxe, notre communauté était musulmane et que, par là, nous avions des traditions communes avec les Turcs [1]. Aujourd’hui, peut-être essentiellement pour des raisons politiques, beaucoup de nos représentants se sont liés avec Ankara et Istanbul. Seule l’Église orthodoxe nous permet encore de conserver l’autonomie de notre identité culturelle.

V.S. :

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[1] En réalité, les travaux historiques indiquent que les Gagaouzes, descendant des Oghouzes, de culte chamanique, ont été convertis au christianisme sans avoir été islamisés.