5- radicalisation islamique et sentiment national: quel bilan?

radicalisation islamique et sentiment national: quel bilan?
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Article paru dans l'édition du 04/10/2005
Par Cyrille GLOAGUEN à Paris

Après les indépendances, l’islam de l’espace post-soviétique s’est rapidement mêlé à un sentiment national parfois, selon les lieux, d’autant plus fort que la Russie, l’ex-puissance coloniale, était proche ou menaçante ou le régime en place après 1990-91 trop associé à celle-ci.



Dans l’exemple tchétchène, qui demeure pour l’instant unique dans cet espace, la radicalisation religieuse d’une partie des combattants a toutefois eu lieu parallèlement à la lutte contre la puissance militaire russe et sans que cette lutte soit la cause directe de cette radicalisation. Celle-ci s’est surtout nourrie de la surenchère entre chefs de guerre pour des motifs politiques. L’introduction de l’islam radical dans le conflit tchétchène est donc probablement plus le résultat de la rivalité qui oppose entre eux ces leaders pour l’accaparement de l’argent versé par les pays étrangers qu’une appropriation sincère d’un courant religieux. Il est ainsi patent que le président indépendantiste Maskhadov avait perdu une partie de son influence lorsque les financements arabes et pakistanais se sont détournés, vers 1998, vers des chefs de guerre comme Iandarbev ou Bassaev au discours religieusement plus radical et internationaliste, quand celui de Maskhadov cachait mal une dialectique nationaliste.

La nécessité pour les sécessionnistes tchétchènes de trouver des soutiens matériels, politiques et financiers auprès de pays et d’organisations dont les buts étaient loin d’être coordonnés, identiques et désintéressés a, enfin, débouché sur une manipulation de la dissidence, sa désarticulation et la radicalisation idéologique et religieuse de certains de ses groupes. Cette dernière était inévitable dès lors que Moscou, dans un contexte de conflits généralisés en Transcaucasie cherchait à éviter une explosion ethnique et indépendantiste sur son propre territoire et ne pouvait laisser le sécessionnisme tchétchène aller à son terme. Pour autant, il est peu de dire que les Tchétchènes ont plus été aidés par des pays étrangers que par les républiques musulmanes de Russie.

Le conflit tchétchène demeure un cas à part en CEI par l’ampleur des violences inouïes qu’il engendre, par l’islam radical qu’il a contribué à faire naître, mais aussi par la guerre civilisationnelle que certains groupes radicaux cherchent à attiser entre Tchétchènes-Ingouches musulmans et « infidèles » Russes-Ossètes orthodoxes. L’islamo-terrorisme tchétchène aura réussi à gangrener la jeune démocratie russe et les relations que les Occidentaux entretiennent avec elle. Ce jusqu’au-boutisme suicidaire pourrait causer la perte de tout espoir d’indépendance ou même d’autonomie.

Radicalisation en perte de vitesse

A part en Tchétchénie, il n’y a pas dans la région Caucase/Asie centrale de groupes islamiques assez puissants pour s’imposer sur la scène politique locale ou régionale. Bien au contraire, ces dernières années ont davantage révélé un phénomène de fractionnement et d’affaiblissement des groupes et mouvements. La chute des Talibans, la résistance des régimes politiques en place, toujours au prix de manipulation de la démocratie, et l’union sacrée de tous les pays de la région, ou ayant des intérêts dans la région, face aux menaces terroristes sont encore venus amplifier ce phénomène.

Les attaques des mouvements islamiques ont un temps pu donner l’illusion qu’ils étaient assez puissants pour renverser certains régimes en place. Dans le cas ouzbek, le président Karimov, face à la menace représentée par les quelque centaines d’hommes du MIO de Duma Namangani, n’a semblé trouver son salut qu’en obtenant l’aide de la Russie, de la Chine, de l’Inde, de la Turquie, et, bien sûr, des Etats-Unis. A y regarder de plus près, cependant, ces groupes n’ont jamais été assez puissants ni assez structurés pour représenter un véritable danger. Tout indique ainsi que Karimov n’a fait que manipuler le danger islamique et terroriste afin de faire appel aux grandes puissances pour éviter de tomber plus avant sous l’influence de Moscou, mais aussi pour justifier la répression de l’opposition et tenter d’obtenir des concessions territoriales de la part du Kirghizstan.

Au Tadjikistan, l’attitude des dirigeants du PIR, qui, une fois membres du gouvernement tadjik, ont modéré et « nationalisé » leur discours, nous rappelle également combien les facteurs représentés par les psychologies et les problèmes économiques, ethniques et politiques locaux l’emportent dans la région sur le seul facteur religieux et combien celui-ci n’est souvent que le paravent d’intérêts plus pragmatique.
Assez puissant pour faire partie d’une coalition de gouvernement, trop faible pour la dominer, le PIR s’est transformé en porte-parole d’intérêts locaux dans lesquels l’islam n’a aujourd’hui que peu de place.
Toujours au Tadjikistan, les principaux partisans du HuT sont les marchands touchés par les interdictions d’exportation des fruits et la non convertibilité de la monnaie nationale, et non pas des « fous » de Dieu.

Dans les autres pays, il en va de même. Le coup d’Etat perpétré en novembre 1998 par le colonel Mahmoud Khoudoiberdiev dans la ville de Hujand, dans le nord du Tadjikistan, trouve ainsi sa source dans les relations politiques entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. De même, l’intervention russe au Kirghizstan en août 1999 (ou 2000 ?) a-t-elle lieu dans le cadre de l’accord de sécurité collective de la CEI après les incursions répétées du MIO dans la partie kirghize de la Ferghana.

Au-delà des illusions, un fondamentalisme islamique relégué au second plan

En Asie centrale, les acteurs de la géopolitique régionale sont multiples, tout comme les buts qu’ils poursuivent : oppositions nationales, ethnies s’affrontant pour des territoires dans une région divisée artificiellement sous Staline, extrémistes d’extrême-gauche luttant contre l’influence américaine, trafiquants de drogue, etc.

Le fondamentalisme islamique n’est qu’un de ces acteurs, et certainement pas le plus important. Les plus puissants demeurent les Etats eux-mêmes : le Kirghizstan et le Tadjikistan recherchant dans leur lutte contre l’Ouzbékistan l’aide russe et chinoise, l’Ouzbékistan faisant de même en s’ouvrant à l’aide russe et chinoise, mais aussi américaine et de l’Alliance atlantique.

On notera également, sans s’en étonner, que la dictature du président ouzbek Karimov a servi de cadre à la naissance de la plupart des extrémismes religieux régionaux ou du moins a favorisé leur expansion (MIO, Hizb ut Tahrir et plusieurs de ses émanations, etc.).

Il est aujourd’hui trop tard pour que des groupes islamiques puissent espérer s’emparer du pouvoir, alors que les oppositions politiques, plus structurées et bénéficiant parfois d’un fort soutien populaire, ont déjà du mal à exister. Trop tard ou peut-être trop tôt. Car il est probable que le développement de l’islam dans cet arc qui s’étire du Caucase à l’Asie centrale n’a pas encore atteint son plein développement.

Quid des risques de déstabilisation géopolitique et de renforcement des groupes radicaux ?

Sa radicalisation et le succès de certains groupes prosélytes de discours internationaliste comme le HuT, par exemple, dépendent de nombreux facteurs dont les deux principaux semblent être l’évolution des politiques nationales de développement économique et les conditions politiques et sociales qui prévaudront lorsque les dirigeants actuels devront dans quelques années quitter le pouvoir, ne serait-ce que par la force de l’âge. Il n’est pas impossible que l’islam en tant que base d’organisation politique puisse jouer un rôle dans les transitions politiques et influer sur les réformes économiques et sociales que connaîtront ces pays dans un proche avenir.

Autre facteur d’importance, la nature de ce rôle dépendra aussi de l’évolution des conflits et crises en gestation dans les zones grises qui s’étendent sur le pourtour de cet arc Caucase-Asie. Celui-ci, en effet, s’étire le long d’un vaste espace belligène, en pleine recomposition identitaire et géopolitique qui comprend pêle-mêle un Caucase au bord de l’explosion ethnique et où aucun des conflits territoriaux des années 1990 (Abkhazie, Nagorno-Karabakh, Ossétie du Sud) n’a été résolu ; un Iran au ban de la communauté internationale où un régime à bout de souffle cherche à se doter de l’arme nucléaire ; un Pakistan déstabilisé par la chute des Talibans et les pressions américaines ; un Afghanistan où l’Etat de droit se résume à quelques kilomètres carrés autour de la capitale.

Cet arc géographique est aussi l’un des principaux axes mondiaux de transit de drogue, d’émigration illégale et de technologies pouvant servir à la confection d’armes de destruction massive. Les milliards de dollars tirés chaque année (30 milliards pour l’année 2004) de la drogue afghane jouent un rôle moteur, bien entendu, dans le financement de nombreux mouvements terroristes, contribue et contribuera encore longtemps à l’accroissement de leur audience et de leur influence en CEI.

Au cœur de l’enjeu centre-asiatique, l’Afghanistan

Ce n’est pas un hasard si Moscou cherche à regrouper les pays d’Asie centrale au sein d’un organisme rattaché au Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI) et à couper les routes du narcotrafic qui traversent son territoire depuis l’Afghanistan. Des groupes terroristes transnationaux, très organisés et liés pour certains à Al-Qaeda, sont par ailleurs toujours très actifs dans les territoires situés à cheval sur la frontière pakistano-afghane. On peut d’ailleurs voir leur main dans les attentats contre les ambassades américaine et israélienne qui ont eu lieu l’année dernière à Tachkent et dans les trois attentats déjoués contre la base américaine de Manas au Kirghizstan. La stabilisation de l’Afghanistan est ici d’une importance primordiale. Les Etats de la région l’ont bien compris en offrant à Kaboul d’entrer dans l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS).

Moscou n’a pas cessé d’aider militairement l’Alliance du nord tout au long de la décennie 1990 et, en octobre 2003, le vice directeur du FSB russe, Viktor Kolmogorov, était encore en Afghanistan où il rencontrait le ministre de la Défense avant d’annoncer le versement aux services spéciaux afghans d’équipements spéciaux et un accroissement de l’aide technique. Vladimir Poutine a aussi décidé d’accroître la présence militaire russe en Asie centrale face à la menace des Taliban et d’Al-Qaeda qui « reprennent leurs activités et reforment leurs réseaux » en Afghanistan.

Craintes et réalité

Malgré les craintes régulièrement exprimées par les autorités locales de voir une coopération s’établir entre les différents mouvements islamistes présents en Asie centrale, à ce jour aucun événement n’est venu les étayer. Les attentats du marché de Bichkek en décembre 2002, de mai 2003 à Och et contre la vie du secrétaire du Conseil de sécurité kirghize en septembre 2002 ont bien été imputés par les autorités kirghizes à des séparatistes ouïgours alliés au MIO et ayant reçu un entraînement en Tchétchénie, mais aucune preuve irréfutable de ces liens n’a été apportée.

D’aucuns estiment que des liens existent entre le MIO et certains mouvements dissidents du PIR et entre le PIR kazakh et le mouvement ouïgour. On sait aussi que le MIO a épaulé des bandits ouïgours et tadjiks à la mi-2001 au Kirghizstan lors d’accrochages avec l’armée kirghize, tandis que certains observateurs avancent l’hypothèse qu’il se serait également rapproché du HuT depuis l’intervention américaine en Asie centrale Pour autant, si la guerre civile au Tadjikistan et l’exil commun en Afghanistan a de facto favorisé la rencontre de certains groupes se revendiquant de l’islam, elle a surtout permis la constitution de véritables internationales du crime proliférant sur les trafics de drogue et d’armes. Celles-là font peser sur l’équilibre de la région, et même du monde, un tout autre danger.