2- en Asie centrale, l’islam flirte entre tradition et nationalisme

en Asie centrale, l’islam flirte entre tradition et nationalisme
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Article paru dans l'édition du 06/09/2005
Par Cyrille GLOAGUEN à Paris

Mis en sommeil sous le régime soviétique, l’islam a aujourd’hui retrouvé en Asie centrale une place centrale dans le renouveau, parfois la recréation, des identités nationales. Etat des lieux, du prolifique Parti islamique du renouveau à la lutte anti-HuT.



L’islam s’implante en Asie centrale dès le 8e siècle. Il n’a, dès lors, non seulement jamais cessé d’entretenir des relations avec le reste du monde musulman, même sous le régime soviétique, mais encore a-t-il su devenir lui-même un espace religieux influent et original. Allant jusqu’à incorporer ici, des traces de bouddhisme - prédominant dans la région jusqu’ au 16e siècle-, là de chamanisme.

Aujourd'hui, exception faite du Tadjikistan et du Kirghizstan, les chefs d’Etat centre-asiatiques prêtent serment sur le Coran. Le Tadjikistan et le Turkménistan observent le ramadan, la fête du mouton. Et toutes les républiques sont membres de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) et, avec l’Afghanistan et l’Azerbaïdjan, de l’Organisation de coopération économique (ECO), fondée en 1985 par l’Iran, la Turquie et le Pakistan. On retrouve également la symbolique couleur verte de l’islam sur la plupart des drapeaux nationaux.

Mythique vallée du Ferghana

A côté des formes de l’islam historique de rite hanafî, la région va, dès les années 1980, voir apparaître un courant fondamentaliste de type néo-hanbalî. Celui-ci va s’implanter durablement dans un bastion historique de l’islam, la vallée de la Ferghana.

A cheval sur trois pays, cette longue vallée de 300 km joue un rôle essentiel dans la diffusion de l’islam radical en Asie centrale.
Les raisons en sont multiples : influence des premières madrasas construites grâce à des fonds pakistanais, égyptiens, iraniens et saoudiens et des réseaux clandestins constitués pendant la guerre d’Afghanistan ; succès rencontré par ces écoles parmi une population paupérisée et composée à 60% de jeunes gens de moins de 21 ans ; extrême diversité ethnique de la population ; son importance (20% de la population de l’Asie centrale) ; fréquence des conflits territoriaux notamment pour la maîtrise de l’eau, etc.

Mais, la vallée de la Ferghana est surtout le lieu de naissance de Mohammed Roustamov Hindoustani (1892-1989), l’un des principaux penseurs du courant néo-hanbalî.
Son école va très tôt essaimer dans toute la région, jusqu’à Astrakhan où des intellectuels daghestanais, les frères Kebedov et Akhmedzay Akhtaev, et tatar, Valiahmad Sadour, disciples de Hindoustani, créeront, en juin 1990, le Parti islamique du renouveau (PIR), initialement proche des Frères musulmans et du Jama’at-i Islami pakistanais.

Hormis le PIR, deux autres mouvements islamiques se détachent très nettement sur la scène géopolitique centre-asiatique : le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) et le Hizb ut-Tahrir al-Islami.

Le Parti islamique du renouveau, jusqu’en Tchétchénie

Le Parti islamique du renouveau aura été remarquablement prolifique. Il va jouer un rôle important dans la diffusion des idées radicales au sein des groupes de rebelles tchétchènes avant de s’étendre aux territoires tadjik, ouzbek et kazakh.

Si ses branches ouzbèke, apparue en janvier 1991, et kazakhe, surtout formée d’Ouïgours et d’Ouzbeks, sont restées à l’état embryonnaire, sa branche tadjike, le Hizb-i Nehzat-i Islami, créée en octobre 1990, réussit en 1997 un tour de force remarquable. Cas unique pour un parti se réclamant de l’islam radical en Asie centrale, il entre alors dans divers gouvernements.

Né des idées d’Hindustani, le PIR prend véritablement son envol entre 1982 et 1984 sous l’effet de la répression d’Andropov, puis, après les indépendances, du régime politique en place à Astrakhan.
Sous les attaques incessantes, qui trouvaient d’ailleurs appui sur les clergés locaux, les frères Kebedov vont se radicaliser avant de trouver une source de financement auprès des organisations religieuses du monde arabe, principalement d’Egypte et d’Arabie Saoudite.
En 1992, la nomination d’oulémas avars à la tête de la Direction spirituelle du Daghestan avec le soutien du Kremlin va déboucher sur des heurts interethniques, puis, à l’hiver 1995, sur de véritables combats.
La Tchétchénie, où la guerre fait déjà rage à cette date depuis un an, va attirer et servir de refuge à des mouvements radicaux islamiques de la région.
En 1997, l’un des frères Kebedov, Bahauddin, fondateur du mouvement radical Jama’at s’y réfugiera auprès des opposants et concurrents du président Maskhadov, nouvellement élu après les accords de Khasaviourt.
C’est là qu’il va fonder, en 1999, avec les deux fameux chefs de guerre Ibn El Khattab et Bassaev, l’Armée Islamique du Caucase.

Puissante branche tadjike du Parti islamique du renouveau

Le Hizb-i Nehzat-i Islami tadjik, seul parti islamique autorisé en Asie centrale, compterait aujourd’hui quelque 20.000 adhérents.
Son histoire s’inscrit dans les luttes de pouvoir entre clans qui ravagent le Tadjikistan dès les présidentielles de novembre 1991, alors que dans l’Afghanistan voisin, le régime agonise et que les Talibans sont sur le point de s’imposer.

Après la guerre civile qui éclate pour de bon en mai 1992 et débouche en décembre sur l’élection du « néo-communiste » Emomali Rakhmonov, le PIR, comme d’autres partis d’opposition tadjiks, se réfugie en Afghanistan d’où il mène des raids réguliers contre le pouvoir de Rakhmonov.
En août 1992, Moscou, qui cherche à stabiliser le pays et, pour reprendre les mots du général Gratchev, à l’époque ministre de la Défense russe, à « bloquer l’avance des militants islamiques venant du Tadjikistan vers les autres républiques d’Asie centrale et vers les frontières russes », envoie sur place sa fameuse 201e division de fusiliers motorisés.

La paix revenue grâce à la médiation de la Russie et de l’ONU, le PIR entame une véritable métamorphose en acceptant en juin 1997 d’entrer dans un gouvernement de réconciliation nationale, aux côtés des partis social-démocrate et socialiste regroupés au sein de l’Opposition Tadjike Unie (OTU) que dirige son leader, le mollah Saïd Abdullah Nouri, de son vrai nom Abdoullah Saïdov, disciple de Hindoustani.

Ses relations avec les Khatamistes iraniens, développées pendant la guerre civile, appartiennent dorénavant au passé.
Ni en 1996, alors qu’il est réfugié en Afghanistan, ni fin 2001, alors que les Américains s’apprêtent à intervenir en Afghanistan, le PIR tadjik n’a pas choisi le camp des Talibans, montrant si besoin est, combien le facteur ethnique a ici plus compté que d’hypothétiques solidarités islamiques.
Certaines factions issues du parti auraient par contre conservé des contacts avec les radicaux du MIO de Jouma Namangani qui a combattu à leur côté pendant la guerre civile.

Le PIR s’est aujourd’hui transformé au Tadjikistan en un mouvement « islamo-nationaliste » qui concentre son activité sur les problèmes politiques et sociaux tadjiks et a oublié son discours « internationaliste ». Il dispose d’ailleurs de deux journaux (Ruzi Nav et Najot) qui paraissent et sont diffusés en toute légalité.

Le HuT, soupçonné d’être impliqué dans les attentats de Londres

Le Parti de la libération islamique, ou Hizb ut-Tahrir al-Islami (HuT), a été créé en 1953 à Jérusalem par le palestinien Takiouddin an-Nabhani, après une scission avec les Frères musulmans.
Aujourd’hui dirigé par un des disciples de ce dernier, Kadim Zalloum, le HuT est un mouvement « néo-fondamentaliste » internationaliste, et non local à l’instar d’un PIR ou d’un MIO.

Il est actif, depuis une dizaine d’années, au Kirghizstan (à Bichkek et dans la région du lac Issyk-Koul), au Tadjikistan, au Kazakhstan et surtout en Ouzbékistan, tout comme dans une quarantaine d’autres pays, de l’Europe au Moyen-Orient. Son quartier général est basé à Londres.

Sur son site Internet en sept langues, le HuT se décrit comme « un parti politique dont l’idéologie est l’islam », cherchant à établir sans violence en Asie centrale un califat régi par la Charia.
Son discours condamne les Etats-Unis, Israël et la culture occidentale, évoque le conflit israélo-palestinien, tchétchène, les Balkans, le Pakistan, mais aussi des questions d’éthique comme le clonage. Il est également anti-chiite.
Avec l’arrivée des Américains en Asie centrale, il semble avoir encore radicalisé son message. Il a ainsi distribué des tracs appelant au « djihad contre les infidèles qui ont déclenché une guerre contre l’Irak » jusqu'au sud du Kazakhstan.

Les quatre hommes – trois kirghizes et un kazakh - impliqués dans une tentative d’attentat contre la base américaine de Manas et condamnés à la prison en avril 2004 ont d’ailleurs été présentés comme membres du Hizb ut-Tahrir lors de leur procès, avant que, en juillet 2004, les services de sécurité kirghizes ne les affilient au MIO. Ces hommes auraient été entraînés dans la région de Peshawar au Pakistan, après avoir fréquenté des écoles religieuses iraniennes.
Le HuT est également soupçonné d’être impliqué dans les attentats du 7 juillet 2005 de Londres et dans ceux qui ont visé le président pakistanais, Pervez Musharraf, en décembre 2003. Londres envisage d’ailleurs de l’interdire.

Le HuT est probablement le parti islamique qui préoccupe le plus les autorités centre-asiatiques et russes.
Interdit un peu partout dans le monde, y compris au Moyen-Orient, mais pas au Kazakhstan, les arrestations de ses membres sont nombreuses.
Près de 7.000 d’entre eux auraient ainsi été jetés en prison ces dernières années, dont environ 5.000 en Ouzbékistan, surtout des jeunes gens.

Pour autant, le nombre de ses militants est difficile à évaluer avec précision. Il s’élèverait, selon certaines sources, à une centaine de milliers de membres, la plupart ouzbeks, répartis sur les territoires kazakh, ouzbek, kirghize et tadjik et aurait commencé à recruter depuis quelques années dans le Xinjiang chinois parmi la minorité islamisée ouïgoure.
Le chiffre de 100.000 sympathisants est probablement surévalué si l’on tient compte des évaluations nationales disponibles.
Au Kirghizstan le ministère de l’Intérieur fixe leur nombre très précisément à 1.532 personnes en 2003. Au Tadjikistan, il ne dépasse pas, officiellement, les 3.000 personnes. Il est donc improbable que l’Ouzbékistan et le Kazakhstan puissent à eux deux abriter les 96.000 autres militants sans que n’explosent les chiffres des arrestations dans ces deux pays.

Lutte anti-HuT

L’Ouzbékistan est à la pointe de la répression contre le HuT. L’activisme que lui prêtent les autorités locales semble avoir provoqué dans le pays l’émergence d’une psychose collective : le grand mufti s’inquiète publiquement de l’apparition de « slogans appelant à lutter pour la pureté de l’Islam » ou réclamant l’instauration d’un califat, servant de « masque aux fondamentalistes, aux radicaux, aux extrémistes et à toutes sortes de fanatiques » qui « contredisent nos traditions de tolérance religieuse », tandis que les médias d’Etat ne cessent de mettre en garde contre son prosélytisme.

La guerre menée par le gouvernement ouzbek contre le HuT ne signifie cependant pas que celui-ci a concentré ses activités dans ce pays, mais plus probablement que la répression des oppositions politiques y est plus féroce qu’ailleurs. Et a priori efficace car, après les attentats de février 1999, aucun autre n’a eu lieu avant ceux du 29 mars 2004.
Ce jour-là, six policiers et un enfant sont tués sur le marché de Tachkent par l’explosion d’une bombe actionnée par une femme kamikaze, tandis qu’à Boukhara, un autre terroriste se tue en manipulant malencontreusement la bombe qu’il essayait de placer.
Quelques jours plus tard, vingt militants se suicident en déclenchant leurs ceintures d’explosifs plutôt que de se laisser arrêter, tandis que le grand barrage de Charvakskoye près de Tachkent est lui aussi l’objet d’une tentative de plasticage. Au total, de source officielle, 33 terroristes, 10 policiers et 4 civils ont été tués et 35 autres personnes blessées dans ces attentats.

Le HuT, ou plus précisément quelques uns de ses membres liés à Al-Qaeda, est immédiatement montré du doigt par le président Karimov.
Pour la police ouzbèke, les terroristes auraient été entraînés sur le territoire kazakh, information formellement réfutée par Astana, tandis que d’autres sources affirment qu’ils seraient venus de la province pakistanaise voisine du Waziristân.
Le HuT, depuis Londres, a dénié être impliqué dans ces crimes, tout comme les autorités kirghizes pour qui ils ne peuvent être le fait d’un groupe refusant officiellement tout recours à la violence.

Pour certains observateurs toutefois, le HuT aurait constitué « une aile combattante » liée à Al-Qaeda et à des combattants tchétchènes. Les attentats seront plus tard revendiqués par un groupe inconnu se faisant appeler « Groupe du Djihad islamique » qui, selon certains analystes, pourrait avoir des liens avec le Djihad islamique et les Frères musulmans égyptiens. Celui-ci désigne clairement le pouvoir de Karimov comme cible.

Le 17 novembre 2004, la police russe a cependant arrêté au Tatarstan un homme, Alicher Ousmanov, fondateur d’une cellule du HuT au Tatarstan, porteur de manuels servant à la fabrication d’explosifs, et à qui elle a attribué les attentats du 29 et 30 mars 2004.
Le 30 juillet suivant, de nouveaux attentats ont lieu : trois jeunes kamikazes kazakhs se réclamant cette fois d’un « Groupe pour la guerre sainte islamique en Ouzbékistan » se suicident devant les ambassades américaine et israélienne et devant les bureaux du procureur général.

Pour l’observateur extérieur, le trait commun de tous ces actes violents est le manque de professionnalisme des terroristes puisque ceux-ci aboutissent paradoxalement à la mort de plus de personnes dans leurs rangs que parmi leurs cibles désignées.

Il est également frappant de noter que dans le discours officiel des autorités ouzbeks HuT et MIO se confondent. Ainsi, par exemple, les attentats de février 1999 qui à l’époque avaient été attribués au MIO sont-ils aujourd’hui attribués au HuT. Un amalgame semblable a déjà été souligné lors de l’attentat manqué contre la base américaine de Manas évoqué ci-dessus.

Doit-on voir ici une alliance entre les deux groupes terroristes ou tout simplement une manipulation d’opinion de la part du gouvernement ouzbek pour des raisons de politique intérieure ? La question mérite d’être posée dans la mesure où le MIO a nettement radicalisé son discours depuis 2001.

Dans les autres pays de la région, les arrestations sont moins nombreuses, mais demeurent régulières. Au Kirghizstan, où le HuT ne cesse de se renforcer grâce, entre autres, à l'argent de la drogue, 140 membres présumés du mouvement, dont des policiers, ont été jetés en prison entre janvier 2003 et juillet 2004. Ici aussi, le Service spirituel des musulmans du Kirghizstan est en première ligne dans le combat contre l’idéologie propagée par le HuT.
En 2004, grâce à une aide américaine, il a été jusqu’à créer un site Internet pour dénoncer les méfaits du mouvement et lancer dans les écoles des programmes éducatifs pour détourner les enfants de sa propagande.

Au Tadjikistan, dans la région de Khoudjand, une vingtaine de militants a été jetée en prison début 2004 pour avoir appelé dans des tracts au renversement du gouvernement et à l’instauration d’un califat. L’un d’eux était membre du ministère de la Sécurité, tandis qu’un autre, un ethnique russe, refusait l’aide d’un avocat féminin. Près d’une centaine de ses membres croupissent aujourd’hui dans les prisons tadjikes.

Au Kazakhstan, où le HuT n’est officiellement pas interdit bien que non enregistré auprès du ministère de la Justice, l’activité du mouvement semble en pleine expansion. Plusieurs de ses sympathisant ont été arrêtés en novembre 2003 dans la région de Kyzyl-Orda, puis à nouveau en septembre 2004 dans la région de Aqmola, là aussi après avoir distribué des tracts.
En mai 2004, ce sont les habitants de Pavlodar, dans le nord du pays cette fois, qui ont eu la surprise de trouver dans leurs boîtes à lettres des feuillets à l’en-tête du groupe critiquant les présidents tadjik et ouzbek et appelant à la constitution d’un califat. En septembre 2004, plusieurs rapports de la police kazakhe s’inquiétant de l’accroissement du prosélytisme du HuT dans le pays, et plus particulièrement dans sa partie sud, ont aussi été rendus publics.

Le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) subsiste

Placé sur la liste des organisations terroristes après la série d’attentats qu’il aurait perpétré à Tachkent en février 1999, le MIO mêle activisme islamique et trafic de drogue sans qu’il soit possible de dire si ce trafic est une activité criminelle de type mafieux ou lui permettant de financer son prosélytisme religieux.

En 2001, le MIO aurait changé son nom devenant le « Mouvement islamique du Turkestan» (Hizb-i islami Turkistan).
Il a pour fondateur Djouma Namangani, de son vrai nom Djoumabai Khojiev, un ancien parachutiste de l’armée soviétique ayant combattu en Afghanistan entre 1987 et 1989, puis aux côtés du PIR tadjik pendant la guerre civile tadjike.

Namangani entre dans l’histoire de l’Ouzbékistan en 1991, date à laquelle il fomente une émeute après le refus du parti communiste de sa ville natale de Namangan - d’où il tirera son nom de guerre - d’autoriser la construction d’une mosquée.
Il participe ensuite à la guerre civile au Tadjikistan où il se fait un nom parmi les combattants islamistes, mais aussi comme baron de la drogue.
En 1997, à Kandahar en Afghanistan, il fonde avec Tahir Iouldachev, l’ancien leader du mouvement Adolat, le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan avec pour objectif d’implanter le wahhabisme dans la vallée de la Ferghana tout d’abord, puis dans toute l’Asie centrale.

Entre 1999 et l’été 2001, le MIO lance régulièrement des attaques contre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan depuis la région incontrôlée de Tavildara au Tadjikistan, où Namangani s’est retiré en 1997 à la fin de la guerre civile, puis du nord de l’Afghanistan, près de Koundouz, où l’on signale également sa présence au mois de mai 2000 et où il aurait pris contact avec Al-Qaeda, voire avec Ben Laden en personne.

Le MIO, en tout cas, combattra l’Alliance du Nord de Massoud aux côtés des Talibans. Namangani a probablement été tué, avec une partie de ses hommes, à l’automne 2001 dans les bombardements de leurs camps d’entraînement dans le nord de l’Afghanistan par l’aviation américaine.
Sa mort a, semble-t-il, mis un frein aux activités du groupe. Les étés 2002-2003 n’ont pas donné lieu aux traditionnelles attaques.
Sa branche politique, dirigée par Iouldachev, a toutefois survécu en Afghanistan ou dans la région de Tavildara au Tadjikistan. Iouldachev a été condamné à mort par contumace pour son rôle dans les attentats de février 1999 en Ouzbékistan. Il aurait été grièvement blessé en mars 2004 lors d’une opération de l’armée pakistanaise dans le sud du Waziristân.

A partir de 2001, le MIO, où ce qu’il en subsiste, aurait commencé à internationaliser son action probablement à la suite de l’installation des Américains en Afghanistan et sous l’influence de Ben Laden.

Ses attaques viseraient à présent les intérêts occidentaux et la coalition anti-terroriste au Kazakhstan et au Kirghizstan.
L’éventail ethnique de ses militants s’élargit également et comprend désormais des Ouïgours, des Tchétchènes, des Afghans, des Kazakhs, des Kirghizes, et non plus uniquement des Ouzbeks.

Une kyrielle d’autres mouvements

On trouve en Asie centrale d’autres mouvements islamistes moins importants. Ainsi, le Bay’at (« Serment » en arabe), une petite organisation salafiste sortie de l’ombre sous l’effet de la nouvelle répression lancée au Tadjikistan par le président E.Rakhmonov après les derniers attentats en Ouzbékistan.
Son leader, Khodi Fattoev, aussi connu sous le nom de Qori Khodi, a été arrêté en mai 2004 par les autorités tadjikes avec une vingtaine de ses partisans, la plupart originaire de la région de Chorkuh Isfari. On sait peu de choses sur le Bay’at, si ce n’est qu’il serait apparu en 1992, aurait combattu aux côtés de l’Opposition Tadjike Unie pendant la guerre civile au Tadjikistan, puis aux côtés des Talibans en 2001. Pour certains, il aurait également des liens avec le MIO, Al-Qaida et un autre groupe presque homonyme du nom de Bay'at al imam, qui serait proche du terroriste jordanien Abu Musab al-Zarqawi. Des membres du Bay’at auraient par ailleurs reçu une formation religieuse en Arabie Saoudite.
Les analystes hésitent sur la crédibilité à apporter à ce groupe : la presse kirghize y voit un mouvement islamique ayant « des tentacules partout en Asie centrale», tandis qu’ailleurs on le qualifie plus prosaïquement de « groupe de voyous» impliqué dans les enlèvements contre rançons et les meurtres, dont celui d’un pasteur baptiste.

Dans le sillage de Namangani, qui les a fréquenté dans les années 1990 avant de fonder le MIO, deux autres organisations sont fréquemment citées, mais pourraient avoir aujourd’hui disparu. Il s’agit des mouvements Tovba (« Repentance »), créé en 1992 et qui militait pour l’instauration d’une république islamique, et Adolat (« Justice ») qui apparaît dans la région de Namangan dès la fin des années 1980 sous la férule de Tahir Iouldachev, avant de s’étendre vers la Ferghana et Tachkent, puis au Tadjikistan de 1992 à 1997 pendant la guerre civile.
Adolat aurait été, pour certains, l’une des deux branches du mouvement fondamentaliste « Les Combattants de l’Islam » dont quelques membres ont rejoint le Hizb ut-Tahrir à la fin des années 1990. Selon d’autres, c’est une milice populaire, apparue effectivement sous la perestroïka dans la Ferghana, qui s’était fixée comme mission de faire respecter les lois de l’islam. Adolat est en tout cas le nom d’un parti social démocrate oubek dirigé par Dilorom Tochmouhammadova.

Enfin, on citera l’activité des minorités turcophones ouïgoures dont les liens religieux et culturels sont très forts avec les populations de la Ferghana et du Tadjikistan. La presse se fait régulièrement l’écho de leur combat pour la libération du Xinjiang chinois et de la répression que Pékin exerce sur eux. Une répression qui sent fortement le pétrole. Le Xinjiang est en effet aujourd’hui en passe de supplanter la région de Daqing comme première région chinoise productrice de pétrole. Le Xinjiang est aujourd’hui la 3e région productrice et abrite quelque 30% des réserves pétrolières et 34% des réserves gazières chinoises. A terme, il pourrait même produire annuellement 100 millions de tonnes de brut, soit 60% de la production chinoise de 2004.

Les Ouïgours sont également très implantés dans la plupart des pays de l’Asie centrale. Ici son activité semble plutôt criminelle, et très peu religieuse. Elle est ainsi très impliquée dans le narco-trafic. Le meurtre, le 27 mars 2003, de 21 passagers d’un bus, la plupart des marchands chinois, faisant la navette entre Bichkek et Kachgar, au Kirghizstan, a priori par des bandits ouïgours, a également relancé la polémique sur l’imbrication des mafias et les mouvements séparatistes issus de ces minorités.

Exception turkmène ?

En Asie centrale, seul le très fermé Turkménistan semble encore épargné par le phénomène de l’islam radical. Doit-on voir ici un rejet culturel de ces courants par la société turkmène, l’efficacité de l’implacable répression du régime de Saparmourat Niazov ou l’effet du musellement des médias nationaux ?

Quoiqu’il en soit, même si l’islam, d’implantation récente, ne joue pas dans ce pays un grand rôle dans la vie sociale et politique, il est tout de même sous étroite surveillance.

Le Parlement turkmène a ainsi fin 2003 voté une loi qui, si elle reconnaît l’importance historique de cette religion dans l’histoire nationale, bannit également « toute forme de fanatisme et d’extrémisme religieux et toute action visant à la confrontation et l’aggravation des relations qui pourraient provoquer l’hostilité entre les différentes organisations religieuses dans le pays ».

L’islam est ici directement visé. Comme tous les contre-pouvoirs, cette religion doit demeurer sous le contrôle du président. Celui-ci, s’il a été le premier leader de la région à faire en 1992 un pèlerinage à la Mecque, a également fait interdire en mars 2004 toute nouvelle construction de mosquées dans le pays, tout en obligeant le clergé national à se former dans la faculté de théologie de l’université d’Etat de Makhtumkuli et non pas à l’étranger.

Des rumeurs d’instauration d’une république islamique au Turkménistan ont étrangement couru à la fin 2004, poussant Niazov à réaffirmer sa vision de la religion. Le 22 octobre 2004, à l’occasion de l’inauguration d’une mosquée, il rappelait le caractère pacifique de l’islam, « religion de l’Etat turkmène » mais séparée de l’Etat, et sa volonté d’éviter les divisions, religieuses ou claniques.

Le Turkmenbachi voit probablement dans l’influence de l’islam une concurrence directe à la construction artificielle de l’identité nationale qu’il a imaginée dès son arrivée au pouvoir et dans laquelle sa pensée et ses livres jouent un rôle moteur.
La condamnation, en mars 2004, à 22 ans de prison du grand mufti du Turkménistan, Nasrullah ibn Ibadullah, n’est probablement pas étrangère à l’« entreprise nationale » du président.