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"Où va l’Asie centrale? Entre Chine, Russie et Islam (1/2)", René Cagnat

Par René CAGNAT, le 1er juin 2014, diploweb

René Cagnat, colonel e.r., a mené de front une carrière militaire et diplomatique, universitaire et littéraire. Russisant et vivant la moitié de l’année au Kyrgyzstan, il est devenu entre autres avec Le milieu des empires (Laffont 1981), La rumeur des steppes (Payot 1999, 2004 et 2012), et Afghanistan, Les sept piliers de la bêtise (Rocher 2012), un spécialiste reconnu de l’Asie centrale. Ce docteur en sciences politiques, diplômé de l’Ecole de guerre, privilégie, dans son approche de la géopolitique, la connaissance du terrain au plus près des peuples qu’il étudie sur place.

René Cagnat est un des meilleurs experts français de l’Asie centrale, qu’il présente ici comme un chaudron toxique, voire explosif. Dans cette étude approfondie l’auteur détaille d’abord le microcosme fébrile des acteurs. Grâce à sa connaissance du terrain, il explique ensuite le Jeu triangulaire qui se maintient, malgré le départ progressif des Etats-Unis, par l’insertion graduelle, en face de la Russie et de la Chine, d’une force nouvelle : l’islamisme mafieux. L’auteur ouvre sur une prospective du Très Grand Jeu dans laquelle il donne un aperçu de l’alliance de plus en plus poussée entre la Chine et la Russie aussi bien contre les Etats-Unis que contre « l’islamisme mafieux » naissant. Cette étude est née d’une conférence donnée au 6e Festival de géopolitique à Grenoble. Illustré de plusieurs cartes.

L’ASIE CENTRALE ici considérée concerne d’abord les cinq républiques du Turkestan ex-soviétique. Il s’agit - par ordre décroissant de superficie - des pays suivants : Kazakhstan (2 725 000 kilomètres carrés), Turkménistan (488 000), Ouzbékistan (447 000), Kyrgyzstan (et non Kirghizistan) [1] (200 000) et Tadjikistan (143 000). J’ajouterai non seulement l’Afghanistan (652 000), que le trafic de drogues et l’expansion islamiste ont beaucoup rapproché de l’Asie centrale, mais aussi le Xinjiang ou Turkestan chinois (1 660 400), partie intégrante du monde centre-asiatique et prolongement oriental du Turkestan, « pays des Turks ». Le terme d’origine iranienne de Touran sera également utilisé pour qualifier l’Asie centrale. (Voir la carte 1)

Où va l'Asie centrale ?
Carte de l’Asie centrale, Afghanistan et Xinjiang
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Je parlerai peu des Etats-Unis car ces derniers - qui donnent maintenant priorité à la « Zone du Pacifique » - ont tendance à prendre leurs distances par rapport à la région centre-asiatique. Ils ont peu d’affinités avec elle et ses hydrocarbures les intéressent moins depuis qu’ils ont en vue l’utilisation de leur gaz de schistes. Ils s’éloigneront donc peu à peu du « Très Grand Jeu » (TGJ) en Asie centrale.

Pourquoi parler de « Très Grand Jeu » ? J’ai utilisé ce terme pour la première fois dans un article de la Revue Défense Nationale en mars 2002 parce que, après l’intervention massive des Etats-Unis et de leurs « comparses » en Afghanistan, le Grand jeu anglo-russe entre « officiers gentlemen » à la fin du XIXème siècle me paraissait un aimable passe-temps en comparaison de ce qui s’annonçait entre l’hyperpuissance et le monde islamique. La suite m’a donné raison.

Pour expliciter ce « Très Grand Jeu » je vais recourir à l’image du « chaudron centre-asiatique » [2], cette « kazane », marmite énorme des nomades dans laquelle on prépare collectivement le plov ou riz pilaf.

Un mot sur l’Eurasisme qu’il importe de mentionner pour son impact conceptuel sur l’avenir : fondé dès les années 1920 par des intellectuels russes en exil et réapparu avec la chute de l’URSS (1991), il postule l’existence d’un troisième continent entre Europe et Asie, qu’unirait la proximité entre les cultures russe orthodoxe et turcique musulmane. Ce mouvement, sous le nom de néo-eurasisme, joue aujourd’hui un rôle éminent tant auprès de M. Poutine que de M. Nazarbaev. Son chef de file Aleksandr Goulievitch Douguine, selon une optique parfois un peu nébuleuse, prolonge la vision de Sir Halford John Mackinder en opposant « la terre mondiale » des Européens et autres Russes, voire Centre-Asiatiques, à « l’île mondiale » des Anglo-saxons.

Quelle est la situation géostratégique de l’Asie centrale avant et après la chute de l’URSS ?

J’ai abordé, dès 1981, avec Michel Jan la situation géostratégique de l’Asie centrale dans une monographie parue chez Robert Laffont sous un titre alors presque incompréhensible « Le milieu des Empires, entre Chine, URSS et islam, le destin de l’Asie centrale » [3]. C’était inintelligible car, alors, on se demandait ce que venait faire l’islam aux côtés de l’Union soviétique et de la Chine. Trente trois ans après, par suite de la résistance obstinée des taliban (sans s [4]) , des révoltes ouighoures et de la réislamisation de plus en plus accélérée de presque toute l’Asie centrale, ce titre va de soi.

En Asie centrale soviétique, tout était relativement simple. L’ordre régnait.

 Ainsi, en 1990, en écrasant en trois jours le premier pogrom d’Och, Moscou prouvait qu’il était encore le maître dans « son Turkestan ». Il en allait de même de Pékin dans son « Turkestan oriental ». Les frontières étaient tenues fermement – notamment celles avec l’Afghanistan - et les populations contrôlées- ô combien !-. Personne ne pouvait se risquer auprès des deux grandes puissances communistes qui faisaient tranquillement leur petite cuisine interne dans le chaudron centre-asiatique

En 1991, avec l’effondrement de l’URSS, tout a changé : un no man’s land s’est créé (cartes 2 et 3).

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Carte. Influence des civilisations en Asie centrale
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Il s’est agi de reconnaître au plus vite cinq nouvelles républiques qui venaient d’accéder à l’indépendance.

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Carte. Le no man’s land centre-asiatique en 1991 et son destin
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Dans la course les Turcs [5], ravis de renouer avec la « Turcité » profonde du cœur de l’Asie, sont arrivés bons premiers, ouvrant toujours la première ambassade. Ils furent suivis très vite par les grandes puissances puis par une cohorte, de plus en plus nombreuse, au fil des ans, d’Etats secondaires et d’organisations, intéressés, je dirais même alléchés par le contenu du chaudron…

Car, du chaudron centre-asiatique, sur lequel une camarilla d’Etats capitalistes se penchait, émanaient des odeurs de plus en plus enivrantes : celle des hydrocarbures en particulier… On se mit donc à se bousculer pour préparer une drôle de cuisine et surtout se servir. Aux deux « chefs » russe et chinois, s’est ajouté assez vite le « chef » américain qui, fin 2001, au prétexte de la « guerre contre la terreur », a même pris position à Bichkek-Manas au Kyrgyzstan [6] et à Karchi-Khanabad en Ouzbékistan. Chaque maître-queue a essayé ses propres recettes et, en fonction des affinités, s’est efforcé de regrouper autour de lui et d’influencer les Etats et ONG-marmitons qui proliféraient autour du chaudron.
Une instabilité nouvelle en résulte (carte 2)…

Nous allons tout d’abord rapidement décrire le contenu actuel du chaudron, toxique, voire explosif (I) pour expliquer ensuite le microcosme fébrile des chefs et des marmitons qui se chamaillent autour de la kazane (II). Il sera alors possible de présenter le Jeu triangulaire qui se maintient, malgré le départ progressif des Etats-Unis, par l’insertion graduelle, en face de la Russie et de la Chine, d’une force nouvelle : l’islamisme mafieux (III). Le propos s’ouvrira sur une prospective du Très Grand Jeu dans laquelle je donnerai un aperçu de l’alliance de plus en plus poussée entre la Chine et la Russie aussi bien contre les Etats-Unis que contre « l’islamisme mafieux » naissant. Nous porterons alors une appréciation sur cette alliance : est-elle si déstabilisatrice qu’on le pense ? (IV)

René Cagnat

René Cagnat, colonel e.r., vit la moitié de l’année au Kyrgyzstan d’où il rayonne dans toute l’Asie centrale.

I. LE CONTENU DU CHAUDRON CENTRE-ASIATIQUE

D’entrée, soulignons que la kazane est à moitié vide. Pour une surface proche de 12 fois celle de la France, la population locale, Xinjiang compris, avoisine à peine 110 millions d’habitants [7] : cela correspond à un désert à proximité des fourmilières chinoise et indienne. Ce désert en est d’autant plus tentant !

La mixture dans le chaudron est à base de larmes du diable ! Ainsi appelle-t-on au Turkestan, avec beaucoup de justesse, le pétrole et le gaz. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, les découvertes de gisements n’ont jamais cessé : on peut évaluer aujourd’hui à 10% des ressources mondiales le potentiel de la région centre-asiatique pour le pétrole, de 15% à 20 % pour le gaz et 20% pour l’uranium. Ajoutons que la faible consommation locale fait de l’Asie centrale l’une des zones majeures d’exportation d’hydrocarbures. A l’URSS puis à la Russie qui monopolisaient ces exportations, se sont adjoints, au fil des ans, d’abord les Iraniens, puis les Turcs et, enfin et surtout, les Occidentaux qui, à partir de 2006, ont profité de l’oléoduc BTC [8] édifié à l’initiative anglo-saxonne pour contourner les oléoducs russes. Enfin, par un gazoduc construit en 2010 et triplé depuis (Central Asia Gaz Pipeline), les Chinois ont commencé à importer massivement du gaz turkmène et un peu ouzbek s’ajoutant au pétrole et au gaz kazakhs qu’ils recevaient déjà.

Une autre composante, clandestine mais essentielle, est celle des larmes d’Allah [9]. Il s’agit de l’héroïne et du cannabis afghans ainsi que du cannabis kazakho-kyrgyz qui auraient rapporté [10], en une dizaine d’années, la bagatelle de 900 milliards de dollars à la narco-mafia centre-asiatique et proche-orientale [11] lui donnant une puissance inouïe, supérieure sur le plan financier à celle des Etats locaux.

Le trafic prend des proportions inimaginables notamment en direction de la Russie qui, avant même l’Iran et l’Afghanistan, est le pays qui souffre le plus de l’héroïne : près de 40 000 victimes par an, avec utilisation de 20% de l’héroïne mondiale.

D’autres ingrédients de la mixture ne sont autres que l’or ouzbek ou kyrgyz, les métaux classiques ou rares kazakhs, l’uranium kazakh et ouzbek, le coton ouzbek, les terres rares recherchées et découvertes de ci de là.

Dans la décoction, la misère kyrgyze et tadjike, les dictatures ouzbèke, chinoise ou turkmène font figure de sauces pendant que le liant est assuré par les problèmes inter-ethniques étendus à toutes les populations, les chamailleries permanentes entre Etats *centre-asiatiques (par exemple la querelle du barrage de Rogoun entre Tadjikistan et Ouzbékistan, les disputes de frontières entre Kyrgyzstan, Ouzbékistan et Tadjikistan), voire le problème du manque d’eau qui se généralise.

Enfin, un élixir oriental agrémente le contenu du chaudron : celui de l’islam, traditionnellement fort et structuré chez les sédentaires ouzbeks, ouighours et tadjiks et de plus en plus activé, voire « mafiosé » à partir du Pakistan, de l’ Afghanistan et surtout de la « zone tribale » (intermédiaire entre ces deux pays), du fait des liens étroits entre le trafic de drogues et les foyers islamistes taliban.

Qui manipule la mixture ? Qui alimente le feu ?

II. LA BANDE DES CHEFS ET DES MARMITONS

Considérons successivement le « cuisinier » russe (A), le « cuisinier » chinois (B), le « maître-queue » américain (C), l’islamisme mafieux (D) et les « marmitons » (E).

A. Le « cuisinier » russe

Le cuisinier russe a gardé une sorte de primauté, au moins dans sa zone du Turkestan russe, car le Russe n’est pas étranger à l’Asie centrale. Comme le disait Napoléon, « Grattez le Russe et vous découvrirez le Tatar ». Non seulement « Moscou la tatare », comme on le prétend à Saint-Pétersbourg, est chez elle dans « son Turkestan », longtemps dit russe, mais aussi a engrangé à son sujet une connaissance et un savoir-faire incomparables. Elle contrôle en outre, sur son territoire, des contrées presque turkestanaises telles le Tatarstan et la Bachkirie (carte 3).

 Dans ses manœuvres le Kremlin bénéficie également de l’appui d’au moins six millions de Slaves répartis dans tout le Touran. Ces Slaves, qu’on a pu appeler « russiatiques », sont souvent asiatisés et parfois proches des indigènes. Aujourd’hui, ils ont tendance à rejoindre la mère-patrie, mais, notamment au nord du Kazakhstan, constituent encore une source considérable d’influence sur laquelle la Russie peut compter.

Le pays russe dispose aussi de tout un réseau logistique (routes, chemins de fer, oléoducs, gazoducs, etc.) hérité de l’URSS et qui continue à mettre les nouveaux Etats ex-soviétiques, dans la dépendance de la « métropole ». Cette situation ne s’atténue que depuis l’apparition d’un effort logistique et commercial des Chinois en direction de l’Asie centrale qui fait de Pékin le principal rival de Moscou dans la région.

La Russie maintient au Kazakhstan, au Kyrgyzstan et au Tadjikistan tout un dispositif de bases militaires héritées de l’URSS, dont certaines d’importance : Baïkonour, base spatiale au Kazakhstan, base aérienne de Kant près de Bichkek au Kyrgyzstan, enfin et surtout les 6 000 hommes de la 201ème(ex 201ème DFM) base autour de Douchanbé, Kouliab et Kourgan-Tioubé au Tadjikistan.

La Russie et son avatar soviétique ont toujours eu recours à l’approche institutionnelle (création d’institutions). Elle en tire avantage pour « enrégimenter » des pays plus faibles. Ainsi en va-t-il de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC.), créée en 2002. Cette nouvelle organisation, qui est au Turkestan ce que le Pacte de Varsovie était à l’Europe de l’est, s’oriente prioritairement vers l’Asie centrale puisque, aux côtés de la Russie, de la Biélorussie et de l’Arménie, 3 à 4 membres sur 7 sont centre-asiatiques : le Kazakhstan, le Kyrgyzstan et le Tadjikistan en font partie, rejoints en 2006 par l’Ouzbékistan [12] qui l’a quittée à nouveau en juin 2012. L’Organisation n’a pas tardé à récupérer la Force d’intervention rapide créée en 2000 et devenue, en 2009, Force collective de réaction opérationnelle (FCRO). Cette force, appelée au secours par Rosa Otounbaeva, la présidente kyrgyze, en 2010 au moment du pogrom d’Och, n’est pas intervenue car elle n’était pas encore au point. Mais depuis, comme la conquête masquée de la Crimée (mars 2014) l’a prouvé, l’armée russe a fait de réels progrès.

Tout comme l’OTSC est un succédané du Pacte de Varsovie (1955-1991) appliqué à l’Asie centrale, la Communauté économique eurasiatique (EURASEC) est, par certains côtés, une reprise du Conseil d’aide économique mutuelle (CAEM) en direction du Turkestan et de ses ressources.

Les participants de l’OTSC et de l’EURASEC sont les mêmes et l’influence russe y demeure prédominante.

Un noyau dur est cependant apparu au sein de l’EURASEC témoignant de la priorité du Kazakhstan en Asie centrale : dès 2006 s’est fait jour, en effet, le projet de formation d’un Espace économique unique (EEU) entre Russie, Kazakhstan et Biélorussie. En 2009, les trois comparses ont formé une union monétaire avec le rouble comme monnaie d’échange et, en 2010, ont mis en place une union douanière très utile pour contrer l’accaparement des ressources du Kazakhstan par la Chine. Le Kyrgyzstan et le Tadjikistan sont candidats à cette Union douanière.

Enfin, au-delà des domaines militaire et économique, le ciment social qu’ont constitué la Grande Guerre patriotique (1941-1945 [13]), le parti communiste et l’Union soviétique, intervient encore pour rapprocher de Moscou et de son administration les populations locales. Il suffit d’avoir vécu un 9 mai – date de l’anniversaire de la victoire de 1945 retenue par les Soviétiques - dans plusieurs des pays centre-asiatiques pour discerner la force du lien patriotique qui relie encore l’Asie centrale à la Russie. Ce lien est encore renforcé par l’atout linguistique : même si la connaissance de l’anglais progresse, le russe continue à imprégner les peuples kazakh et kyrgyz, notamment au niveau des intelligentsii locales. Ces dernières, parfaitement russophones, ont une tendance naturelle à se tourner vers la Russie dès que se pose un problème. Ceci est particulièrement vrai au Kazakhstan et au Kyrgyzstan, les deux pays centre-asiatiques qui constituent le noyau de la présence russe en Asie centrale. Le Kyrgyzstan est notamment tenu par Moscou du fait de l’accaparement de tout son secteur pétrolier (gaz et pétrole) par le Russe Gazprom.

Le seul véritable obstacle à la présence et à l’activité russes est constitué par une hostilité profonde (et partagée par nombre de Russes) enracinée dans certaines populations : ouzbèkes et turkmènes en particulier.

La Russie bénéficie néanmoins dans son « étranger proche centre-asiatique », pour au moins 10 ans encore [soit au-delà de 2024], d’un réseau d’influence qui lui permet, malgré la faiblesse de ses moyens [14], de peser d’un poids parfois considérable sur le cours des événements. On le perçoit actuellement au Kyrgyzstan, voire au Tadjikistan et Kazakhstan.

B. Le « cuisinier » chinois

Le cuisinier chinois, beaucoup plus discret, s’est limité à la pénétration économique, logistique et commerciale. Sa proximité, son obstination et ses immenses moyens financiers et techniques lui valent aujourd’hui des avancées majeures, pour ne pas dire décisives en Asie centrale. Il souffre cependant de la crainte qu’il continue à susciter, malgré la relative réussite de son soft power dans la population centre-asiatique : une minorité ouighoure ayant fui la Chine en plusieurs vagues au XXème siècle [15] n’est pas étrangère, par son influence, à ce qui ressemble parfois à de la méfiance, voire de la haine [16] dans de vastes secteurs de l’opinion.

Le principal atout de la Chine en Asie centrale est, bien entendu, le contrôle étroit qu’elle exerce sur près d’un tiers de la région : le Xinjiang qui partage une frontière avec le Kazakhstan, le Kyrgyzstan, le Tadjikistan et l’Afghanistan. Cela donne à Pékin une proximité idéale pour l’établissement d’un réseau de pénétration logistique (routes, voies ferrées) mais aussi, en sens inverse, d’exploitation énergétique et minière (oléoducs, gazoducs, lignes de force) à l’origine d’un contrôle commercial particulièrement élevé au Kyrgyzstan [17] : une plaisanterie à Bichkek consistait à mettre en parallèle la présence militaire russe et américaine aux environs de la capitale avec celle massive des négociants han dans les bazars locaux. Ce contrôle commercial, qui se développe aussi au Tadjikistan et au Kazakhstan, est à l’origine d’une infiltration des ressortissants chinois. A ce sujet, la présence au Kazakhstan comme au Kyrgyzstan depuis près de deux siècles d’une minorité musulmane han, active et industrieuse, parlant un dialecte chinois, celle des Dounganes [18], est de quelque intérêt pour faciliter ou masquer la pénétration des Chinois han.

Il convient de noter le profil bas des Chinois dont les travailleurs, par exemple sur les autoroutes en construction, sont aussi discrets qu’efficaces. Leur pauvreté relative les met de plain-pied avec les indigènes pendant que le modernisme de leurs techniques et de leur équipement suscite l’admiration générale. En outre, les Hans partagent avec les Centre-asiatiques le sens du cadeau et, s’appuyant sur leurs immenses capacités financières, savent ainsi amorcer la consommation de leurs produits d’un bon marché imbattable : la piètre qualité de ces derniers est le seul obstacle à leur réussite.

Mais Pékin, en étant à l’origine de la création de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), a su ajouter l’habileté diplomatique à l’habileté commerciale. En gestation depuis 1996, elle a résulté de la signature, le 24 juillet 2001, d’un traité de bon voisinage, d’amitié et de coopération entre la Chine et la Russie et s’est étendue à tous les pays d’Asie centrale *(moins, bien sûr, le Turkménistan neutre). Une telle organisation était indispensable pour faire oublier que les Chinois tiennent d’une main de fer plus de 10 millions de Turks ouighours ou kazakhs et qu’ils ne cessent d’écraser – par exemple en juillet 2009 à Ouroumtchi et chaque année depuis - les velléités d’indépendance de ces Turcophones.

Bien structurée et en constant progrès, cette immense organisation régionale regroupe aussi des pays observateurs comme l’Inde, le Pakistan, l’Iran, l’Afghanistan et la Mongolie. Ainsi est apparue, nantie peu à peu d’un volet économique, militaire et anti-terroriste, la coalition « anti-hégémonique », Chine-Russie-Iran que Brzezinski redoutait dans son « Grand échiquier » paru en 1997.

C. Le « maître-queue » américain

Comparés à ceux de la Russie et de la Chine, les atouts du « maître-queue » américain sont de bien moindre envergure : il est trop éloigné, physiquement et psychologiquement. Ses « recettes » conviennent moins aux Centre-asiatiques.

Peut-être à l’instigation du stratège Zbigniew Brzezinski (d’origine polonaise), les Etats-Unis ont vite profité de la guerre contre le terrorisme, entamée fin 2001, pour mettre pied en Asie centrale. Ils ont pris alors position sur la base de Manas au Kyrgyzstan et sur celle de Karchi-Khanabad en Ouzbékistan, c’est-à-dire en pleine chasse gardée ex-soviétique et russe. Sous le prétexte d’intervenir en Afghanistan, cela leur permettait de figurer sur les arrières aussi bien de la Chine que de la Russie et de l’Iran, à proximité relative du Golfe persique et de la péninsule indienne. L’Ouzbékistan, un des rares pays ayant encore une marge d’indépendance, est parvenu, sous la poigne de son terrible dictateur, à faire décamper en 2005 les Américains de Karchi-Khanabad. Et Washington de s’accrocher mordicus, depuis lors, à Manas à grand renfort de manipulations tous azimuts, autour et dans le chaudron, afin de sauvegarder cette unique plateforme de projection. Le président kyrgyz Almazbek Sharshenovich Atambaev, sous l’influence russe et chinoise, est cependant parvenu à leur faire lever le camp dès juin 2014. [19]

En dehors de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan où la diplomatie américaine est actuellement très active, la présence américaine en Asie centrale ne repose plus que sur l’Afghanistan et le « corridor nord » (doublé d’un couloir aérien) qui approvisionne le « cimetière des empires » mais surtout permet l’évacuation du corps expéditionnaire par voies ferrées et routes, via le Tadjikistan ou l’Ouzbékistan, puis le Kazakhstan, la Russie et la Lettonie. Mais le problème ukrainien (2013-2014) est apparu et l’interruption par les Russes du « corridor » peut être une réponse aux sanctions américaines contre Moscou…

A côté de l’atout économique, par utilisation des banques et des milieux d’affaires, un autre atout des Etats-Unis est l’attrait pour la jeunesse et les nouveaux riches de l’« american way of life » et le prestige dans ces couches sociales de la langue anglaise. Cela facilite l’implantation dans la population d’ONG promouvant la démocratie, les droits de l’homme et des femmes, la liberté de religion, bref le type de société américain. Dans le cas kyrgyz, les représentants de ces ONG très diversifiées (depuis le Peace Corps en passant par Freedom House jusqu’aux organisations baptistes et évangélistes) s’activent un peu partout : aussi bien dans les états-majors des partis politiques qu’au sein des bourgades perdues sur la frontière chinoise. Mais ils sont confrontés maintenant à des populations que la prédication musulmane, extrémiste ou non, ferme de plus en plus à l’influence occidentale.

En fin de compte, même si des possibilités de pression existent, les atouts américains en Asie centrale sont limités et fragiles. Washington perçoit dorénavant son éloignement géographique et psychologique et le coût faramineux des opérations locales (surtout du repli des matériels !). Cela explique le profil bas observé par les Etats-Unis, ces derniers mois, notamment face à la Russie, au sein du Très Grand Jeu. Si finalement ils conservent quelques bases en Afghanistan en 2015 (pour leurs drones surtout) ce sera à titre transitoire. En Asie centrale on peut dire à terme « adieu » aux Américains ! Ils quittent peu à peu le Très Grand Jeu…

D. L’islamisme mafieux

Le 3ème / 4ème intervenant, l’islamisme mafieux, aux contours encore flous, a déjà été et sera présenté et estimé en cours d’exposé [20].

E. Les « marmitons »

Abordons maintenant le cas des « marmitons » qui s’activent autour du chaudron : plutôt turbulents, voire indisciplinés, ils n’en sont pas moins manipulés par les « maîtres-queues ».

. Le plus rétif n’a aucune force particulière, mais est bien placé sur les flancs du chaudron y déversant une production qui lui donne une puissance terrible : celle de la drogue. Il s’agit de l’Afghanistan et de ses mafieux qui, fournissant 92% de l’opium mondial en 2013, écoulent par l’Asie centrale ou « voie du nord » environ 30% de leur production d’héroïne [21]. Avec l’énorme masse de dollars ainsi amassée [22], les mafias et les réseaux de la drogue commencent à manipuler les agents économiques et même politiques du Touran par une action souterraine qui leur donne déjà le contrôle de la moitié des économies tadjike et kirghize, un pourcentage non négligeable des PIB turkmène et ouzbek, une influence certaine au Kazakhstan.

Mais - fait le plus déstabilisant - cette puissance mafieuse et financière commence à revêtir les oripeaux de la religion. On peut parler en effet en 2014, des Taliban pakistanais ou afghan au Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) en passant par certains extrémistes ouighours, d’ « islamisme mafieux ». Il commence aujourd’hui à être partie prenante au TGJ au même titre que les Russes et les Chinois.

. Le Pakistan est lui aussi un marmiton islamique qui s’efforce de jouer son propre jeu. Effrayé à l’idée d’être encerclé par l’Inde sur ses arrières afghans, Islamabad s’efforce de contrôler les Taliban afghans ainsi que ses propres Taliban et agit en sous-main à Kaboul. Il le fait par l’intermédiaire de son service spécial l’Inter-Services Intelligence (ISI) qui, effectivement, pèse d’un grand poids, depuis les origines, dans la genèse de la crise afghane. Les Américains ont mis du temps à s’apercevoir que le soi-disant « allié pakistanais » servait de base arrière et d’inspirateur à l’ennemi taliban, et ceci plutôt dans le sens offensif que modérateur. Le Pakistan est, de toute façon, bien plus favorisé que l’Inde pour envisager une action en Asie centrale : son potentiel « sunnite » est réel dans ces pays d’islam fervent que sont l’Ouzbékistan, le Tadjikistan. Mais au Xinjiang ou « Ouighourstan » [23] avec lequel, rappelons-le, il communique par la passe de Kundjerab et une route stratégique, le Pakistan a les mains liées par son alliance avec la Chine. Par ailleurs le Pays des purs pourrait bien être la principale victime du départ américain : si l’apparition d’un Pachtounistan regroupant pachtouns afghans et pakistanais en résulte, un démembrement du Pakistan devrait s’ensuivre.

. Passons à un marmiton particulièrement frondeur car indépendant : la puissance iranienne. Héritier de la Perse antique – l’Iran est chez lui dans une Asie centrale qui figure intégralement dans « l’aire du Naurouz », celle où l’on fête, le 21 mars, le nouvel-an iranien. Le Touran est d’abord de civilisation persane, notamment dans ce pays éminemment stratégique de langue indo-iranienne qu’est le Tadjikistan. Cela permet à l’empire iranien, fort de 76,5 millions de sujets et d’immenses revenus pétroliers, de bénéficier d’une vaste marge de manœuvre qui l’autorise à lutter pied à pied contre l’influence américaine et d’offrir à Moscou, voire à la Chine, un contre-poids parfois utilisé.

. Grâce à son influence islamique et surtout à ses ressources financières, un marmiton d’envergure n’est autre que l’Arabie séoudite, secondée par les Emirats arabes unis. Cette puissance religieuse, culturelle, financière de bonne renommée [24] et dorénavant économique [25], prépare l’avenir dans ce pays sunnite qu’est l’Asie centrale en y construisant des milliers de mosquées et en finançant la formation en Egypte, au Pakistan ou en Syrie des mollahs appelés à les activer. Il ne faut surtout pas sous-estimer l’influence de certains « hommes de Dieu » : leurs prêches rudimentaires, assortis de mensonges, parviennent parfois en une année - même chez les Kyrgyzs plus rétifs à leur influence- à rendre « nationalistes », c’est-à-dire racistes et fanatiques, des villages ou quartiers entiers…

. Parlons encore de l’activité considérable et ambigüe d’un marmiton islamique un peu particulier puisque, membre de l’OTAN et dans la mouvance américaine. Il s’agit de la Turquie qui, parmi les marmitons occidentaux, occupe en Asie centrale une place privilégiée par sa proximité culturelle comme par son poids économique : le Turkestan, de l’Azerbaïdjan au Kazakhstan, est devenu l’hinterland économique et social de cette puissance éminente qu’est aujourd’hui une Anatolie moderne peuplée de 76,1 millions d’habitants. Le « grand frère turc » est présent non seulement par son commerce, ses universités, ses écoles, ses chantiers, une diaspora d’intellectuels, d’ingénieurs, de courtiers et d’ouvriers, mais aussi par sa diplomatie, ses activités souterraines, voire une influence islamique spécifique : celle des Soufis, notamment Nachbandi et du prédicateur islamiste Gülhen.

. Un autre marmiton proche-oriental, dans la mouvance des Etats-Unis, n’est autre qu’Israël qui s’appuie en Asie centrale sur le souvenir de la minorité des Juifs de Boukhara [26]. Par ce biais ou par celui d’oligarques ou d’hommes d’affaires juifs particulièrement influents, le rôle des Israëliens est loin d’être secondaire.

. Que dire des marmitons européens, et notamment parmi eux de l’allemand qui bénéficie des restes d’une implantation ethnique dans le Touran [27] ? Ils sont peut-être les seuls à être disciplinés, tenus qu’ils sont par l’OTAN. Même si les Allemands sont encore militairement présents à Termez, l’inféodation à l’OTAN des Occidentaux est telle qu’ils évoluent tous dans le sillage américain et n’accèdent au niveau politique que pour la frime. Seule l’Allemagne, dont le poids économique s’est fait dans les années 1990 considérable dans tout le Turkestan et le demeure [28], représente parfois une puissance à prendre en compte. Quant à l’Europe, elle se contente de préparer l’avenir en affirmant sa politique étrangère, en ouvrant des ambassades en tout pays, en nommant des envoyés spéciaux de renom, en subventionnant grassement la lutte contre la drogue et toutes sortes d’initiatives. Elle n’en reste pas moins soumise pour l’instant à l’hyperpuissance américaine.

Un petit marmiton européen - et malgré tout indépendant…- à ne pas négliger est la Suisse [29]. Plaisamment appelée à l’ONU « Helvétistan », elle a des liens serrés avec l’Asie centrale. Liens humanitaires et économiques très efficaces mais aussi financiers : Berne assure en effet la commercialisation de l’or centre-asiatique tout en demeurant un refuge pour les capitaux qui s’expatrient…

. En dehors du cadre purement étatique, certaines organisations internationales (ONU, OSCE [30], etc.), certaines banques notamment internationales (Banque mondiale, FMI, Banque asiatique de développement, etc) mais aussi d’affaires exercent par leur rayonnement et leurs capacités de crédit une influence qui peut être déterminante. Il en va de même des organisations non gouvernementales ou ONG ( par exemple le Réseau Aga Khan de développement, l’AKDN), mais à un niveau moindre. Souvent, organisations internationales, banques et surtout ONG sont téléguidées par les grandes puissances qui en font, autour du chaudron, des marmitons obéissants. Les Etats-Unis sont passés maîtres dans ce genre de manipulation.

Voici donc, autour du chaudron centre-asiatique, tout un entourage apparu en vingt ans. Les grandes puissances le manœuvrent mais aussi, parfois, doivent composer avec lui en menant le Très Grand Jeu.


III. LE TRES GRAND JEU (TGJ)

Le « Très Grand Jeu » correspond à l’action de chacune des grandes puissances pour influencer, voire contrôler avec ses moyens spécifiques une Asie centrale plus que jamais bien placée sur l’échiquier mondial et devenue riche en ressources énergétiques et métaux rares.

On retiendra ci-après quelques exemples du « Très Grand Jeu » interne et externe (intérieur ou extérieur à l’Asie centrale).

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Carte. Action et influence des grandes puissances en Asie centrale
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