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"Le tourisme, une forme moderne d’aliénation", Offensive

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Le tourisme apparaît comme une nouvelle forme d'aliénation. Loin de l'errance et de l'imprévu, le tourisme encadre le voyage dans les chemins balisés de la routine et du conformisme marchand.

 

Les vacances peuvent se révéler aussi aliénantes et monotones que le travail. Le numéro 14 du journal Offensive se penche sur un phénomène contemporain : le tourisme. Cette revue libertaire tente de renouveller la critique de la vie quotidienne et analyse les formes les plus modernes de l’aliénation. Le tourisme révèle l’étendu de de l’artificialisation de la vie et de la misère dans les relations humaines.

 

Le tourisme, destiné aux classes privilégiées, se développe progressivement au cours du XXème siècle. Le tourisme de masse émerge en France à partir des années 1950, dans le contexte des Trente glorieuses et de la société de consommation. Une industrie touristique se développe et le voyage devient un produit de consommation comme un autre. Le discours des agences de voyages fait l’apologie du touriste branché, véritable aventurier des temps modernes.

 

 

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L’artificialisation de la vie

 

Le tourisme vert prend de l’importance. Il recherche une nature authentique, dans le cadre d’un tourisme qui repose sur l’artificialisation des paysages et de la vie. La santé apparaît comme l’une des causes de ses pratiques touristiques qui permettent de « se régénérer ». Ushuaïa voyage vante la découverte de l’autochtone avec des arguments qui renvoient à la rhétorique du « bon sauvage ». Mais le tourisme vert repose évidemment sur une imposture. « A l’image de l’idéologie capitaliste dans lequel elle s’inscrit, l’industrie du tourisme prétend nous vendre ce qu’elle contribue à anéantir. Elle propose ainsi au touriste un produit touristique qu’elle assure exempt des inconvénients du tourisme: des voyages organisés avec de l’imprévu et de l’aventure, la garantie de rapports humains « authentiques », la découverte d’animaux sauvages en toute sécurité, etc. » souligne Leila.

Le tourisme s’attache à une pureté artificielle et reconstituée pour effacer toutes les aspérités de la vie. « Dans ce cas, les consommateurs, maniaques de la « qualité de vie » et obsédés par la sécurité, devront renoncer à la dimension vivante de l’existence » conclue Leila.

 

Khadavali insiste sur l’importance de la vitesse dans le tourisme. Le voyage doit permettre de circuler librement, à son propre rythme. Mais le tourisme repose sur la vitesse et le rendement. « Comme au travail ou pendant les loisirs, l’emploi du temps doit être optimisé (rationalité économique oblige) et le temps de transit est de plus en plus considéré comme un temps mort  » souligne Khadavali. Les touristes tentent de voyager toujours plus loin puisque la vitesse semble raccourcir les distances. Mais ce phénomène produit une uniformisation du monde et, pour trouver un semblant d’exotisme, il faut voyager encore plus loin. Le transport, bien que plus rapide, ne supprime pas les mornes attentes et l’ennui. Les touristes doivent patienter dans des aéroports ou dans l’espace clos des avions. L’impact écologique des voyages semble également désastreux. 

 

Rodolphe Christin décrit le tourisme comme le management du monde. Les chemins balisés des voyages organisés imposent une uniformisation des manières de voyager et de découvrir. « Là où l’errance et la rencontre coulaient de source, au fil des routes et du hasard, désormais prévalent étapes obligatoires, itinéraires standardisés, gestes monnayés, mise en scène de paysages (ré)habilités. Il ne s’agit pas de regretter le bon vieux temps mais d’analyser les changements en cours, en identifiant ce qu’ils enlèvent à nos existences » souligne Rodolphe Christin. Le tourisme s’inscrit dans le cadre d’une marchandisation du monde où tout devient monnayable. Le profit, l’efficacité et la rentabilité encadrent le voyage pour éradiquer toute forme d’aventure, de surprise ou d’imprévu. Avec le règne du virtuel, l’illusion remplace la réalité et les expériences s’homogénéisent. Le management du monde s’accompagne de l’aménagement de l’espace. Les paysages ne deviennent que des souvenirs et l’espace naturel doit se plier à la norme marchande. Le conformisme touristique répand l’ennui généralisé. Rodolphe Christin estime au contraire que le voyage doit permettre une intensification de la vie. 

 

 

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La colonisation de l’espace

 

Bernard Charbonneau décrit l’aménagement de la nature pour permettre le développement de l’industrie touristique. Ce critique de la société industrielle décrit l'emprise de la logique marchande sur nos vies. « La passion spontanée devient une science et une technique, le jeu une poursuite du profit ou du pouvoir : le loisir un travail » explique Bernard Charbonneau. Le touriste devient un occupant arrogant qui méprise les indigènes. L’ouvrier en vacances adopte le comportement du pire des patrons. « L’opposition de l’indigène et de l’étranger apparente la station balnéaire à la société coloniale ; et là aussi l’impact de la société industrielle détruit la société traditionnelle » décrit Bernard Charbonneau. Le rouleau compresseur touristique écrase la vérité, la réalité, la nature.

 

Pierre Vissler évoque l’urbanisation de l’espace. Les élites locales tentent de rendre attractive leur région. Le développement du tourisme détruit la ruralité et toute forme de vie locale. Les riches s’achètent des maisons secondaires et font augmenter le prix de l’immobilier. Ils empêchent ainsi les plus pauvres d’habiter leur pays. L’agriculture devient un métier solitaire et monotone. La mécanisation du travail et les cadences plus soutenues font de l’agriculture un métier plus difficile. La dépendance aux marchands et aux banquiers réduit également l’autonomie de cette activité. Ensuite, les élites et les médias contribuent à ringardiser l’agriculture, constamment décrite comme une activité désuète. Mais, ce que la modernité contribue à détruire devient la cible des riches en mal d’authenticité. « Les fermes et leurs granges, comme les ports de pêche et leurs petites maisons rustiques, une fois évacués par leurs locataires historiques, constituent ce que l’on fait de mieux en matière de lieux de villégiature « branchés » » souligne Pierre Vissler. Il décrit la destruction du Pays Basque et des zones rurales par la spéculation immobilière. « Que ce soit à l’échelle du Pays basque, de l’Hexagone, de l’Europe ou du monde, la politique est toujours la même, globalisante et massificatrice, niant les particularités géo-économiques, les identités culturelles ainsi que les inégalités de classe » souligne Pierre Vissler. L’aménagement du territoire renforce la domination capitaliste. La logique marchande présente les mouvements de population comme naturels et impose un mode de vie. 

 

 

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La réappropriation de l’espace et de la vie

 

Le tourisme révèle l’évolution du monde marchand, avec un perfectionnement de l’aliénation dans tous les aspects de la vie. Les situationnistes observent que le « temps libre » ne se distingue plus du « temps de travail ». La tyrannie de l’horloge et la dépossession du temps, l’uniformisation des pratiques et activités humaines, le règne d’une logique quantitative et de rentabilité rapprochent les loisirs du monde du travail. Le Club Med devient alors l’usine du divertissement touristique. Une routine, une activité permanente et abrutissante, une séparation des individus rythment le quotidien dans les centres de loisir touristique, à l’image de l’usine ou de l’entreprise.

Comme le souligne Rodolphe Christin, le tourisme s’apparente désormais au management du monde. Les loisirs, comme les entreprises, adoptent la forme managériale. Les normes de rentabilité et de performance se diffusent dans tous les domaines de la vie. Le voyage doit être qualibré, uniformisé, rentabilisé. Le touriste intériorise ses normes du management. Il ne s’autorise plus à la flânerie, à la rencontre, à la découverte et au plaisir. Au contraire, il rentabilise son temps et coche les monuments, les villes et les pays qu’il doit visiter et prendre en photo. Il se soumet à des objectifs chiffrés et planifie son temps. Le voyage ne doit plus permettre de créer des ambiances nouvelles mais de rentabiliser ses vacances.

 

Le romantisme révolutionnaire fournit des pistes de réflexion pour combattre cette civilisation marchande. Les avant-gardes artistiques luttent également contre les normes sociales qui encadrent la vie quotidienne. Le management du monde impose une conception quantitative de la vie, à travers la rentabilté et la performance. Pour lutter contre cette société, il semble important d’affirmer l’importance de la dimension qualitative, de la sensibilité et du plaisir.

Loin de l’étouffoir touristique, Walter Benjamin insiste sur la flânerie urbaine. Breton et les surréalistes évoquent joliemment le merveilleux de la rencontre amoureuse dans la rue, qui bouleverse le quotidien et brise le court du temps. Debord et les jeunes lettristes insistent sur la dérive qui consiste à créer des ambiances nouvelles et à déambuler dans la rue pour s’ouvrir à la rencontre. La poésie attaque la froideur de la rentabilité immédiate qui détruit les relations humaines pour libérer la spontanéité, la créativité et les désirs.

Publié le 6 Août 2012

Source: Offensive n°14, « L’horreur touristique », mai 2007